Régulièrement mais pas trop quand même, sans trop savoir pourquoi et surtout sans savoir comment, sortent des disques totalement hallucinants que nos cerveaux blasés classent avec hâte au rang de «
bon disque ». Lorsque, rarement, quelqu’un évoque ce disque, on répond avec l’aplomb du mec qui sait « oui c’est bon ça ». C’est un peu par désoeuvrement que ces albums reviennent un beau jour enchanter nos oreilles.
Vous l’aurez compris, on parle de vécu, on parle de
Distortion de
Magnetic Fields, écouté deux fois en faisant la vaisselle au moment de sa sortie et en mode repeat depuis un fameux jour de désoeuvrement. Un petit miracle à ranger à côté du dernier
Raveonettes. On reprend pour les distraits : imaginez un groupe traumatisé par les
Beach Boys, intense comme le premier
Arcade Fire, avec
Spector à la production et le frères
Reid aux guitares. Tout le disque baigne dans un marécage poisseux de guitares saturées, le bruit comme un instrument à part entière, comme dans les jours les plus inspirés de
Sonic Youth, duquel émergent des mélodies à se tuer. «
California Girls », hommage évident mais, pour situer l’ambiance, le refrain dit « I hate California girls »,
Stephin Merrit croone comme un Dieu («
Old fools », «
Mr Mistletoe ») de sa voix qu’on qualifiera de sévèrement couillue alors que le timbre de
Shirley Simms rappelle avec joie
Kim Deal. Tout au long du disque, ce sont les spectres de
Spector, des
Beach Boys, des
Pixies, du
Velvet Underground, de
David Lynch et des
Beatles qui rôdent. Les quatre premiers titres forment un crescendo mélodique hallucinant, du presque instrumental «
Three way », genre
Arcade Fire, «
California girls », «
Old fools » à l’apogée «
Xavier says ». Il faudrait presque décortiquer l’album titre par titre (ce qui permettrait de signaler le raté «
Zombie boy », croisement contre nature de
Depeche Mode et
Tears for Fears, idéal pour les salons de coiffure gay branchés années 80). Mais tout de même, ce «
Xavier says » mériterait qu’on lui érige des temples, cette chanson troublera par sa beauté adolescente tous ceux qui restent pétrifiés à chaque fois qu’ils entendent «
Just like honey », un titre beau et rare, qui console autant qu’il fait mal, qui touche à une innocence qu’on croyait perdue. Dans un registre plus léger, «
Too drunk to dream » fait passer une candeur à la
Ringo Starr jusque dans sa désopilante envolée finale. Bien qu’étant le compositeur exclusif,
Stephin Merrit laisse les têtes d’affiche –accessoirement les meilleurs morceaux- à
Shirley Simms : le très
Pixies pop «
Drive on driver », «
Califonia girls », «
The nun’s litany » sont les bijoux pop imparables qui mettent en valeur les recoins les plus torturés de
Distortion (le très
David Lynch «
Till the bitter end ») toujours sur ce fond de guitares saturées, jamais désagréable là où le dernier
Raveonettes forçait parfois un peu le trait noisy car, il faudra bien que quelqu’un le dise, écouter certains titres sursaturés des premiers
Jesus and Mary Chain peut se révéler parfois pénible. Si ce n’était quelques faiblesses («
Zombie boy ») et quelques longueurs («
Mr Mistletoe »),
Distortion toucherait au chef d’œuvre.
Distortion est un grand disque pop et audacieux, totalement addictif et réussi devant lequel on ne peut que s’incliner respectueusement. Incroyablement mélodique, chaque chanson semble fourmiller de trésors, de trouvailles,
Magnetic Fields joue tout au long de
Distortion de la frontière fine entre fascination et répulsion, comme un spectacle de clowns malsain, une foire aux monstres. Un très beau et très grand disque.