C’est par une froide soirée de novembre, alors qu’un crachin glacé descend lentement sur Paris, que je me dirige rapidement vers les docks où est amarrée la péniche sur laquelle doit avoir lieu le deal de l’année. Une sombre entente entre les mafias basque, irlandaise et flamande, le tout chapeauté par un local, l’agence de booking « Voulez-vous Danser ». Ces mecs n’aiment pas qu’on soit en retard, je relève donc le col de mon imperméable et presse le pas.

The Rodeo Idiot Engine

Comme tout le monde j’ai connu The Rodeo Idiot Engine parce qu’ils étaient signés chez Throatruiner Records et sans avoir réécouté le groupe avant le concert, mon souvenir se limitait à un bon gros pain dans la gueule hardcore noisy.

Alors quand j’ai vu débarquer sur scène une bande de mecs en t-shirts noirs qui fixaient intensément le sol alors que s’allongeait une longue note, l’absence de lights donnant un aspect bien funéraire à cette entrée en scène… j’ai un bref instant pensé que je m’étais gouré de groupe. The Rodeo Idiot Engine c’est Amenra en fait ?

Et PAF ! Grosse explosion de lumière, de guitares et un hurlement qui dissipent tous les doutes. Le pain dans la gueule est là et il fait mal. Un peu comme la tête d’affiche du soir, The Rodeo Idiot Engine est le magnifique résultat d’une hybridation entre black, hardcore, noise, sludge et un petit peu de tout ce que vous voulez. Une dissonance maitrisée et une puissance qui n’est plus à démontrer.

« On s’appelle The Rodeo Idiot Engine et on vient de Bayonne ». Ok, on a souri à cause de l’accent. C’est pas bien. Désolé. Mais c’était un peu marrant quand même.

La violence c’est cool, surtout quand elle est aussi bien exécutée, mais on retiendra surtout le dernier morceau et ses airs de Church of Ra, qui aura réussi à s’approcher de la transcendance des groupes de ladite église.

WIFE

Changement radical pour le deuxième groupe, ou plutôt le deuxième musicien puisqu’il s’agit du nouveau projet de James Kelly du feu Altar of Plagues. Un projet qui verra le bonhomme, lui aussi en t-shirt noir, mixer derrière ses consoles et prendre le micro sur certains morceaux.

Le set consistera pour l’essentiel en de longues plages ambiantes structurées par de lourds beats prenant par moment des allures de fusil mitrailleur. Qu’on s’entende bien, on était loin d’Atari Teenage Riot, mais il y avait un certain côté martial caché sous la douceur de surface.

Petit malaise quand le mec lâche des « bonjour ! » et que le public lui répond… que le public ne lui répond pas en fait. Gentil petit vent. Mais ce n’est pas vraiment par désapprobation, plutôt parce que ce genre de musique ne se prête pas trop aux effusions.

Assez fun, le morceau « Native Trade » et ses silences d’une seconde qui donnent l’impression de voir en live une vidéo qui charge pas. Sérieusement, c’est à voir.

Oathbreaker

Quelques minutes avant le début du set d’Oathbreaker, tout est en place, dont les setlists du soir. Se pose alors le dilemme habituel : regarder ou pas regarder ? D’un côté tu te spoiles un peu le concert en te gâchant une éventuelle surprise, de l’autre tu t’évites d’attendre jusqu’au dernier morceau une chanson qui n’arrivera jamais et de repartir frustré. Comme toujours, c’est la curiosité qui gagne et le deuxième argument qui est préféré.

C’était au final le bon choix puisque la liste nous apprend que le groupe ne jouera ce soir que des chansons de « Rheia », leur dernier album. Vu la qualité de la galette, on ne s’en plaindra pas. Les belges ont signé là un album assez exceptionnel qu’on retrouvera surement dans pas mal de tops de fin d’année. On fait donc une croix sur le reste de leur discographie pour ce soir. Ok.

Le groupe entre sur « 10 : 56 » / « Second Son of R. », le double titre qui ouvre l’album et donne à lui seul un aperçu de l’étendue du spectre de ce que propose Oathbreaker. Un silence brisé par le chant mélancolique de Caro, rejoint ensuite par quelques légères notes de Lennart… puis c’est le déchaînement avec ce que leur musique peut avoir de plus black metal.

Oathbreaker est un groupe foncièrement schizophrène capable de passer d’une émotion à l’autre en un claquement de doigts, mais toujours de façon ultra-maîtrisée et sans jamais perdre son audience. On les suit alors qu’ils passent d’un sentiment à l’autre, de la mélancolie à l’extrême violence, pour une expérience cathartique d’une grande puissance.
Car c’est au fond cela qui lie les différents groupes de la Church of Ra  au-delà de leurs différences de technique et de style : s’envelopper d’obscurité pour mieux mettre à nu ses sentiments.

Une des parties les plus intéressantes de « Rheia » tient à son triptyque « I’m Sorry, This Is » / « Where I Live » / « Where I Leave » qui prend le temps de développer son propos sur la longueur en ralentissant son rythme à l’extrême pour un trip mélancolique prenant. Il sera joué ce soir en étant toutefois amputé de « I’m Sorry, This Is ». La pièce la plus expérimentale placée tout en début de set juste après l’ouverture, ça te pose le truc.

Dans l’ensemble, on regrettera peut-être de ne pas avoir plus entendu Caro, dont la voix avait tendance à être étouffée par les guitares sur les passages les plus violents. Côté jeu de scène, les musiciens restent relativement statiques comme à leur habitude mais compensent largement en attitude l’absence de mètres parcourus.

Le groupe enchaine alors les trois titres mis en avant restants : « Being Able To Feel Nothing », « Needles In Your Skin », « Immortals » et… c’est fini.

Non vraiment, c’est fini ? Non. Ils reviennent évidemment pour un rappel qui n’était pas sur la liste et nous offrent donc une agréable surprise : l’ultra efficace single de leur premier album « Glimpse of the Unseen ». Celui-ci nous prouve assez concrètement l’évolution sonore d’Oathbreaker. Le groupe atteint aujourd’hui des sommets avec son nouvel album, mais c’était cool aussi quand ça tapait.

Ce concert était à l’image de l’album qui constituait sept huitièmes de sa setlist : excellent. On fera en revanche un peu la gueule en constatant une fois les lumières allumées que le set n’a duré que moins d’une heure. On en aurait bien repris un peu.