Certains albums semblent être conçus pour illustrer certaines situations de la vie. Usons de quelques clichés un peu fatigués :
Moon Safari de
Air est un shagging record ;
Broken de
Nine Inch Nails se prête particulièrement bien à l’exercice, toujours difficile, de la sortie en ville du sociopathe; un bon best-of
Al Green fait son petit effet si l’on cherche à emballer; on écoute
Björk pour faire papier-peint sonore lors de dîners bobos ;
Grand Corps Malade lorsqu’on a eu les tympans atrophiés ; n'importe quel
System of a Down en cas de constipation ;
Pink Floyd pour tester ses enceintes, on en passe et des meilleurs.
Elbow s’est toujours placé en bonne position dans la catégorie : disque à écouter au lit, dans la pénombre en cas de déprime.
Infiniment sous évalués, les mancuniens sortent ces jours-ci leur quatrième album. Leur musique est une pop un brin cosmique grande classe, à la
Pink Floyd et
Radiohead, influences manifestes de leurs deux premiers albums, l’hésitant
Asleep in the Back et le captivant
Cast of Thousands. Lorsqu’est paru en 2005
Leaders of the Free World, on s’est dit que l’heure du groupe avait sonné : l’album semblait un parfait compromis, immédiat et accrocheur, mélange d’hymnes à reprendre en chœur et de titres plus introspectifs. Genre ce que
Coldplay n’arrive pas à faire.
Mais non, l’album s’est vendu à trois exemplaires et demi et fait désormais bonne figure dans tous bacs à soldes valables.
The Seldom Seen Kid donc. Quatrième opus à écouter dans la pénombre etc etc…
La première impression est celle d’un disque très uniforme, calme, emplie de chansons lentes, duquel on peine à extraire un titre, si ce n’est le premier single «
Grounds for divorce » du pur
Elbow, le moment le plus ouvertement rock de l’album.
Mais vite,
The Seldom Seen Kid révèle ses contours fascinants : «
Mirrorball » et son arpège à l’affolante perfection évoque le meilleur de
Air, le brumeux et mystérieux «
An audience with the pope » où la voix de velour de
Guy Garvey des merveilles (si effectivement son organe peut rappeler
Chris Martin,
Garvey ne sombre jamais dans un pathos déplacé et facile et, surtout, écrit de bien meilleures paroles), «
Weather to fly » défie la gravité et élève l’esprit. Les cuivres discrets de cette dernière donne une coloration mélancolique à cette chanson à la fois pleine de spleen et d’idéal.
Ces titres, ainsi que le gospelisant «
The Bones of You » ou le délicieux duo avec
Richard Hawley «
The Fix », montrent un groupe en état de grâce, défiant et battant à plate couture le
In Rainbows de
Radiohead sur son propre terrain.
Malheureusement, l’uniformité du disque joue en sa défaveur sur la longueur : «
The Loneliness of a Tower Crane Driver » offre bien 20 secondes de félicité sur sa fin, dresse les cheveux sur la tête, paradoxalement peut être le plus beau moment du disque, mais afin d’y parvenir, il faut se coltiner les quatre quelconques minutes qui précèdent. Les dernières chansons, d’une manière générale, ne sont pas du niveau des cinq ou six premières, («
Some Riot » sonne comme du
Grandaddy période bricolo
Sophtware Slump en bonne et due forme) même si
Elbow nous concocte un final assez délicieux, plein de chantilly, «
One day like this », avec une longue coda à reprendre en chœur, façon «
Hey Jude », le genre de truc qu’
Oasis n’arrive plus trop à faire.
C’est dans le détail que les anglais font mouche, ces petites choses qui ne marquent pas aux premières écoutes mais qui semblent ensuite les éléments essentiels du titre : le piano martelé de «
Grounds for divorce », les contre-chants de «
An audience with the pope », et tant d’autres choses qui restent à découvrir…
Mystérieux, vaporeux, pas franchement jojo mais terriblement réconfortant,
The Seldom Seen Kid est une sorte de brillante démonstration mathématique qui fascine souvent mais qui par moments se montre un peu soporifique. Cela dit, la fascination l’emporte souvent et
Elbow, en plus d’avoir signé son probable meilleur disque, a réussi l’album que
Radiohead a voulu faire avec
In Rainbows.
Peut être est-il temps de revoir nos priorités ?
A écouter : dans le noir, mais avec la télécommande à portée de main