Puisque l’actualité de Johnny Marr coïncide avec celle de David Bowie, commençons par une petite anecdote : sollicité pour se joindre à une tournée de Bowie à la fin des années 80, Marr s’était contenté de répondre avec dédain « non merci, j’ai vu Spinal Tap ». Plus d’une décennie plus tard, lorsqu’un journaliste lui rappela les faits lors d’une interview, la riposte du Thin White Duke fut aussi brève que cinglante: « à propos, que fait Johnny Marr ces temps-ci? »

Que fait Johnny Marr quand il ne joue pas les invités d’honneur? Depuis la fin des Smiths on a vu le guitariste officier en tant que membre honoraire de The The, Modest Mouse ou The Cribs et prêter ses talents de façon ponctuelle à de très nombreux autres groupes ou stars de la pop, des Pet Shop Boys à Jane Birkin en passant par Tom Jones, Beck, John Frusciante, Oasis, Pearl Jam ou même… M People. Si vous êtes trop jeunes pour vous souvenir de M People, pour une fois vous ne loupez rien. Marr a donc profité de son statut de légende de la six-cordes pour trainer ses basques à droite et à gauche pendant plus de vingt ans sans réelle ligne directrice et surtout sans vrai coup d’éclat. La quasi-totalité de son oeuvre en tant que « guest » est composée d’apparitions anecdotiques chez des artistes déjà confirmés ayant fait beaucoup mieux sans lui. Un « requin de studio » de luxe, pourrait-on dire. Bowie peut dormir tranquille. Morrissey aussi.

À grand renfort de publicité, symbolisée par le toujours opportuniste Godlike Genius Award du NME, le lancement de « The Messenger » nous a été présenté comme la première aventure solo du mancunien, ce qui n’est pas tout à fait exact si l’on prend en compte le passable album « Boomslang » de 2003 crédité au nom de Johnny Marr + The Healers. Le groupe offrait deux ou trois morceaux de bonne facture (« Down On The Corner », « The Last Ride ») et se défendait bien sur scène mais laissait tout de même en évidence le manque d’envergure de Marr en tant que frontman, un handicap assez sérieux pour le genre de rock grandiloquent à tendance britpop qu’il proposait avec ses Healers et que ce nouvel album tente un peu vainement de remettre au goût du jour. Pour ça, il faut un Liam Gallagher, un Bobby Gillespie ou même un Ian Brown, histoire d’insuffler un minimum de personnalité et d’attitude à la musique. Techniquement parlant Johnny Marr n’est pas un chanteur abominable mais il peine trop souvent à donner une véritable identité à ses chansons.

Passé ce constat, ce nouveau disque n’est pas une merde. Le style élégiaque et aérien du guitariste reste très agréable à l’oreille, et même assez unique en son genre. Ayant enregistré sa dernière chanson pour The Smiths à seulement 23 ans Johnny Marr a vu son influence déteindre sur plusieurs générations, du baggy des Happy Mondays à l’ensemble de la britpop des années 90 jusqu’à l’avènement de Radiohead et aux développements d’une myriade de groupes des années 2000. Ce n’est pas une exagération : vous aurez du mal à citer un groupe pop-rock mainstream des dix ou vingt dernières années qui n’ait pas à un moment ou un autre puisé de l’inspiration dans les parties de guitare des Smiths. Malgré un début d’album poussif il ne fait aucun doute que « The Messenger » est l’oeuvre d’un musicien surdoué, et si cela s’exprime principalement par les fulgurances de son instrument on ne tombe jamais dans la branlette de manche stérile des imbuvables « albums de gratteux ». La virtuosité est utilisée à bon escient et toujours dans le respect du songwriting. Quand la magie opère cela donne des morceaux vigoureux et très bien ficelés comme la chanson-titre ou « Upstarts ». Sur les titres moins emballants on reste dans une approche élégante mais étrangement datée, avec un chanteur fantomatique qui ne parvient pas à transformer le plomb en or. Le ratio est d’à peu près 50-50.

On ne s’explique pas toujours les choix de l’ex-Smiths, qui semble parfois trop soucieux de se réapproprier des maniérismes dance-rock pas très frais, comme pour dire « hé, j’étais là avant Madchester et la britpop ! » . C’est un peu l’ironie de ce disque, Marr se laissant influencer par les groupes qu’il a lui-même influencés. Ce concept d’échangisme artistique touche-pipi plaira peut-être aux plus coquins d’entre vous, mais quitte à écouter du Marr en solo on aurait bien aimé un truc plus authentique, personnel, original et violemment dominateur. La seule question, vue sa carrière de second couteau et de co-auteur, c’est « en est-il vraiment capable ? ». Les meilleurs moments de « The Messenger » laissent entendre que oui, reste à voir si ce disque ne se perdra pas dans les nombreux détours sans lendemain d’une carrière solo erratique et superficielle.