Alors qu »In Utero‘ fête ses vingt ans et n’a toujours pas pris la moindre ride, difficile d’en dire autant des disques de Pearl Jam, qui naissent tous avec une barbe de Père Noël. Revoici le symbole d’une certaine ringardise made in Seattle, de l’hymne beauf avec la main sur le coeur, du dad-rock vénère à slogan moraliste. Dès 1995 les, hum, rebelles servaient de backing band à Neil Young sur son album plan-plan ‘Mirrorball‘. Par mimétisme, leur carrière a vite commencé à ressembler à celle de tous les mammouths à stade des années 70. Le groupe fait figure de bonne vieille valeur sûre du rock américain livrant tous les deux, trois ou quatre ans un album digne mais inégal, et ‘Lightning Bolt‘ ne fait évidemment pas exception. Pearl Jam a certes fait vibrer du jeune il y a vingt ans, plus encore que les poids lourds Soundgarden, Alice In Chains ou Stone Temple Pilots, mais assez logiquement sans jamais remporter le statut de ‘groupe d’une génération’ – ne serait-ce que cinq petites minutes pendant une pause clope de Kurt Cobain. Et bien sûr, encore moins après la pause mort de ce dernier et la fin de règne du ‘grunge’.

Groupe né du désir de jouer pour les masses (Stone Gossard et Jeff Ament ont notoirement abandonné le punk pour émuler Jane’s Addiction) Pearl Jam s’est longtemps compliqué la vie en mélangeant des influences classic rock assez pompières avec d’encombrantes poses revendicatives, à base de militantisme ‘bienfaiteur de l’humanité’ et de guéguerres éphémères contre le marketing. Comprenez: pourquoi s’engouffrer dans la grandiloquence de Led Zeppelin ou The Who période ‘Tommy‘ pour jouer les mijaurées ensuite? Un groupe comme Oasis l’a compris tout de suite, Pearl Jam très tard. Traumatismes remontant de l’enfance, peur du succès ou diatribes politiques, tel un nu-Bono en short et Doc Martens Eddie Vedder ne nous aura rien épargné. Trop concerné et intense, mec. C’est une chance que le chanteur se soit calmé avec les années, développant peu à peu un côté épicurien plutôt sympathique et abandonnant son personnage de leader torturé pour une dégaine de type normal, sincère, pas con, rock star consciencieuse pour gagner son pain et campeur du weekend. Toujours foncièrement ringard, admettons-le (‘Ukulele Songs‘, quoi…), mais dans l’ensemble cela n’a aucunement desservi la musique du groupe et sa voix de baryton pour le moins marquante, au contraire. La longévité respectable de Pearl Jam en est le résultat.

Lightning Bolt‘ souffre pourtant de ce relâchement. Ça renifle souvent le pet de vieux entre deux sessions distraites (‘Pendulum‘, ‘Swallowed Whole‘, ‘Yellow Moon‘…), surtout après un ‘Backspacer‘ déjà récréatif mais [url=http://www.visual-music.org/chronique-1148.htm]plus tendu, dégraissé et uniforme[url]. Le groupe a néanmoins toujours su gérer ses débuts d’album et démarre fort avec ‘Getaway‘, bourré d’adrénaline et incisif, suivi du single ‘Mind Your Manners‘ qui malgré une vilaine ressemblance avec ‘Spin The Black Circle‘ et deux-trois facilités continue sur une dynamique prometteuse. Passons sur le plus anodin ‘My Father’s Son‘ et voici que déboule la grosse power-ballad ‘Sirens‘, lointaine descendante de ‘Black‘ qui ne peut que faire sourire avec son déballage de vrais sentiments. Eddie Vedder est peut-être moins cabotin ces temps-ci mais les ficelles sont décidément toujours aussi énormes. En dépit d’une mélodie décente, le morceau de bravoure renvoie illico Pearl Jam dans ses travers rock à papa et annonce un album décousu qui ne sait pas trop où aller. Après une chanson-titre enlevée, l’autre pièce de résistance ‘Infallible‘ a son charme pop et de bonnes idées mais s’essouffle avant la ligne d’arrivée. Les vétérans n’ont plus les jambes. On bascule sur une deuxième moitié passablement lourdingue (une autre constante chez Pearl Jam) et une fin de disque qui joue la carte de la petite conclusion intime au coin du feu, comme d’hab’ (‘Future Days‘). Le titre ukulélé recyclé ‘Sleeping By Myself‘ est joli mais un peu incongru, limite cucul-la-praline, tout comme le boogie-blues de ‘Let The Records Play‘ où l’on sent du savoir-faire plus qu’une réelle inspiration. On serait presque tenté de dire que les américains tentent des trucs mais ce n’est pas vraiment le cas, trop heureux de s’en remettre au lyrisme d’Eddie Vedder et de faire produire leur dixième album par – ô surprise – Brendan O’Brien. Comme annoncé par Mike McCready, ‘Lightning Bolt‘ est suffisamment conventionnel pour ne pas faire fuir les fans. Dans l’absolu, c’est un disque-musée honorable, rien de plus. La visite vaut le coup mais on n’y passera pas sa vie.