On nous le répète souvent (nous = les fans d’Oasis, permettez), Damon Albarn a beaucoup, beaucoup de talent. Plus de talent que les deux frères Gallagher réunis, paraît-il. Parce qu’on ne parle pas seulement de son groupe indie cred’ Blur, mais aussi de son groupe soirée étudiante Gorillaz, de son groupe intello-arty The Good, The Bad & The Queen et d’une foule d’autres projets mettant en valeur son goût immodéré pour la musique sous toutes ses formes, du hip hop à la comédie musicale, dans un souci perpétuel de se réinventer. Un musicien bien de son temps, jamais à contre-courant des tendances ou pris en position de hors-jeu par les arbitres de la hype. L’auteur de ‘Modern Life Is Rubbish‘ a même conçu un album entier sur un iPad en 2010. C’est dire. On n’arrête pas le progrès.

Mais ne soyons pas mesquins, et ne ravivons pas inutilement de vieilles querelles de clocher. Peu importe si les paroles de ‘Clint Eastwood‘ et ‘Song 2‘ rivalisent en débilité avec celles de ‘Supersonic‘, et si l’éclectisme du dandy londonien est en fin de compte aussi caricatural que le populisme des notherners. S’il y a bien une chose qui nous intéresse dans ce ‘Everyday Robots‘, ce n’est pas Damon Albarn le touche-à-tout, son art du déguisement médiatique ou ses quêtes spirituelles en Afrique mais le retour d’un songwriter émérite à l’un de ses terrains de prédilection: la chanson mélancolique. Un domaine où l’anglais s’impose comme un indiscutable maestro, et ce depuis toujours, que ce soit dans la grandiloquence de ‘This is a Low‘ et ‘The Universal‘, la mise à nu de ‘No Distance Left To Run‘ et ‘Green Fields‘, la pop douce-amère de ‘On Melancholy Hill‘, le shoegaze narcotique de ‘Sing‘ ou, mieux encore, le spleen classieux et superbement arrangé de ‘Out Of Time‘. Pas étonnant que cette facette soit exploitée à fond sur ce nouveau disque, annoncé comme un premier ‘vrai’ test en solitaire puisque tout le monde préfère oublier l’existence du bric-à-brac ‘Democrazy‘ et de l’opérette ‘Dr Dee‘.

Comme on pouvait s’y attendre ‘Everyday Robots‘ a son lot d’excellentes chansons, porté de surcroit par une maturité idéale pour ce type d’album. Le boss du label XL Richard Russell prête main forte à une production très chic, nette et sans bavures, bien équilibrée entre le synthétique et l’organique mais dont la plus grande vertu est de laisser opérer le chant de Damon Albarn. Plus belle et tendre que jamais, pleine de retenue, sa voix reste au centre des débats de bout en bout et nous guide au travers d’un album aux thèmes déjà maintes fois repris par le passé: l’usure du quotidien et la nostalgie qui en découle, avec comme toujours un dégoût prononcé pour un monde de plus en plus vain et déshumanisé. ‘Modern Life Is Rubbish‘, ‘Parklife‘, etc, etc… Ce n’est pas un sans-faute et l’on pourra regretter la présence de chansons hors-sujet (la niaiserie upbeat ‘Mr Tembo‘, qui aurait plus sa place chez les gorilles) ou indulgentes (‘Photographs‘ et son pompage de ‘Susan’s House‘ de Eels), mais il faudrait avoir autant de sensibilité qu’un parpaing pour rester stoïque devant les plus beaux détours d”Everyday Robots‘, à commencer par la chanson-titre. Les autres moments forts (citons notamment ‘Lonely Press Play‘ et ‘The Selfish Giant‘) évitent discrètement de ressasser les mêmes arrangements et varient l’instrumentation autant que possible, donnant à l’album un bel ensemble de textures. Une qualité qui ne saute pas aux oreilles, du moins pas tout de suite puisqu’une première écoute suggère tout le contraire. La patience est donc de mise pour apprécier pleinement la subtilité de morceaux comme ‘You & Me‘ et le caractère certes très taciturne de la musique, qui convie au final plus de lassitude que de tristesse. Mais ce n’est pas un mal en soi. Si les ambitions esthétiques de Damon Albarn lui jouent parfois des tours, il réussit malgré tout un disque attachant où la sincérité l’emporte sur le cabotinage. Un talent dans sa plus simple expression, pour changer.