And now it’s just a matter of grace…

Qu’est ce qui différenciera toujours les Smashing Pumpkins de tous leurs petits camarades de promo des 90s ? Un album, un seul. Et le lecteur avisé l’aura deviné, on ne parle pas de ‘Siamese Dream‘ (de nos jours considéré comme le meilleur) ou de ‘Mellon Collie & The Infinite Sadness‘ (à l’époque considéré comme le meilleur) mais de ‘Adore‘. Adore, a door, une porte. Porte que seul Corgan a osé franchir et fermer une fois de l’autre côté, porté par une seule envie, la même que depuis ses débuts : ne pas se soumettre.

L’album trouve son origine en 97, en Turquie. A Istanbul plus précisément. Après deux années intensives qui l’ont vu devenir le roi du rock alternatif, Corgan a payé le prix fort : son mariage avec Chris Fabian s’est désintégré, son groupe s’est désintégré. Jimmy Chamberlin viré, D’Arcy Wretzky et James Iha résignés à leur rôles de figurants entretiennent chacun la rancoeur de l’autre pour Corgan. Les Smashing Pumpkins en tant que groupe n’existent plus, subsiste un concept (ce qui est toujours le cas aujourd’hui). Pour couronner le tout, maman Corgan vient de décéder. Epuisé, Billy se laisse convaincre par sa nouvelle compagne Yelena Yemchuck de prendre quelques jours de vacances. Dans sa tête, il envisage sans trop de convictions le prochain album des Pumpkins comme totalement acoustique, enregistré rapidement comme pour éviter la pression inévitable d’une suite à Mellon Collie et plus facilement palier l’absence de Jimmy. Très mal à l’aise en Turquie, il dort très peu. Un matin à l’aube, il entend les cloches de l’église Sainte Sophie et soudainement vit une sorte d’épiphanie. Ce nouvel album sera certes acoustique mais plutôt que de cacher l’absence de Jimmy, il va la mettre en avant en y apposant des rythmes synthétiques, il veut marier la froideur des machines à la chaleur des instruments. Totalement conscient du risque potentiel, il hésite longuement. Passe ses vacances à en parler à la pauvre Yelena qui après des heures et des heures à supporter les valses hésitations de Corgan le met face à un choix : « j’en ai par-dessus la tête de t’entendre parler de ce disque et des tes peurs, alors sois tu le fais, sois tu ne le fais pas. Mais si tu ne le fais pas, ne m’en parles plus par pitié ». Corgan décide de franchir la porte.

Le groupe se pose à Los Angeles. Pensant qu’il faut renouer les liens défaits, Billy insiste pour que le groupe vive ensemble dans une grande villa hollywoodienne. Corgan part du principe que puisqu’il est une star, il va vivre comme une star. Il s’achète sa première voiture neuve (une Porsche 911 cabriolet qu’il paye cash) et accepte que la vie là bas soit un défilé sans interruption de stars (Johnny Depp, Kate Moss, Helena Christensen, Marilyn Manson, Courtney Love etc), de drogues psychédéliques au bord de la piscine. Sauf que lorsque tout le monde cuve le vin qu’il a payé, lui est en studio seul. D’Arcy ayant décrété qu’elle n’avait aucune envie de passer ses journées à regarder Billy créer des boucles rythmiques, elle ne vient plus au studio. James est quant à lui dans une optique « appelle-moi si tu as besoin de moi » mais vite, il ne répond plus au téléphone… Ambiance.

Perdu dans les kilomètres de bandes de musique enregistrée, sans Jimmy pour l’aider, Corgan fait revenir le fidèle Flood (après une collaboration ratée avec Brad Wood) qui l’aide à mettre de l’ordre dans ses idées. Début 98 débarquent les huiles de la maison de disques, excités à l’idée d’entendre les nouvelles chansons de leur poule aux oeufs d’or. Corgan les verra devenir livides à mesure que les chansons défilent. Ce disque, ‘Adore‘, est à la fois totalement représentatif de son époque et sonne pourtant étrangement contemporain aujourd’hui. Corgan a écrit ses plus belles chansons et chante comme un ange. Mais il a supprimé les guitares fuzz enragées qui étaient jusque là sa marque de fabrique (seules trois occurrences sur le disque : le solo de ‘Ava Adore‘, les fills de ‘Pug‘ et l’explosion symphonique sur ‘For Martha‘), en lieu et place, il y a sa voix au centre. Entourée de piano, des beats electro, de guitares effleurées. Et la chute, l’accident, la perte. Les cols blancs entrevoient tout de même un single potentiel à la « 1979 », « Let me give the world to you ». Hic, cette dernière n’est pas prévue dans le tracklist final qu’imagine Corgan. Il essaie par tous les moyens mais préfère au final la retirer du projet plutôt que de se soumettre.

A sa sortie, beaucoup y voient un disque mou. D’autres un disque electro techno froid. Certains y voient eux le chef d’oeuvre total de son auteur, y trouvent une source intarissable d’inspiration sur ce que doit être un artiste. Commercialement, le disque chute vite. Corgan le vivra très mal et raconte aujourd’hui le passage de roi du rock à celui du mec qui s’est planté avec pas mal d’humour. Les coups de fil non retournés, les « oui bien sûr » cèdent leur place à des « hum… on verra ». Et a la formule définitive pour décrire tout cela : « si le disque avait marché, on aurait dit que j’étais un génie. Mais le disque s’est planté donc on dit que je suis un idiot ».

16 ans après, il est amusant de constater que ceux qui ont boudé le groupe en 98 semblent s’être volatilisés de la surface de la Terre. Aujourd’hui qui n’aime pas ‘Adore‘ ? Où est le problème ? Le son ? L’album trouve sa source dans ‘1979‘. Les ballades ? ‘Disarm‘, ‘Tonight Tonight‘ et ‘Thirty Three‘ ne sont pas exactement des furies rock. Les chansons ? Qui osera dire que ‘To Sheila’, Blank Page‘ ou ‘Pug‘ sont de mauvaises chansons ? Disque à part d’un groupe à part, ‘Adore‘ est devenu aujourd’hui l’album qui finalement fait la différence entre les Pumpkins et les autres car eux l’ont osé. Et bizarrement d’autres groupes seront célébrés pour avoir fait ce qui a valu à Corgan d’être vilipendé (Radiohead en première ligne).

Depuis le début de la campagne de réédition des Pumpkins fin 2011, ‘Adore‘ est celle qui a généré le plus d’excitation chez les fans, comme si les non-dits et les incompréhensions de l’époque avaient à coeur d’être soldés (là où en comparaison un disque comme MCIS n’offre plus de mystères même si la réédition laisse entrevoir le projet autrement). Encore une fois, Corgan a fait les choses bien. Le premier disque bonus est une version mono de l’album (comme l’était le vinyle de 1998) qui met en avant la place centrale de la voix de Corgan dans ce projet. Ensuite c’est vers la genèse du disque que les bonus nous emmènent : le troisième CD se concentre sur les démos acoustiques souvent enregistrées par Corgan seul et laisse entrevoir un disque différent, un album très mélodique de ballades pop acoustiques (‘What if’, ‘Chewing Gum’, ‘Valentine‘…) qui ne fait qu’entretenir qu’un éternel regret, celui que les Pumpkins n’aient jamais dans les 90s sorti un album entier de ces pop-songs légères que Corgan a souvent dégainé en face-b (‘Pennies’, ‘La Dolly Vita’, ‘Do you close your eyes when you kiss me’…). Le quatrième disque est lui plus axé sur des versions alternatives de choses déjà connues qui mettent souvent en avant l’aspect electro de l’album (la version de Matt Walker de ‘Crestfallen‘ est quasi dansante, ‘Waiting‘ ou ‘Blank Page‘) ou des sonorités quasi sensuelles rares chez les Pumpkins (le remix de ‘Ava Adore‘ par Puff Daddy). Le cinquième disque oscille entre inédits (le fameux ‘Let me give the world to you‘ version Adore que tous les fans attendaient depuis 16 ans), intentions différentes (‘Tear‘, ‘Behold the night mare‘, ‘Perfect‘) et moments de magie (la première prise de ‘Shame‘, quelques heures après avoir été écrites et tout est déjà en place).

Comme sur la réédition de ‘The Aeroplane Flies High‘, alors qu’on attendait peu du disque live, celui-ci est une excellente surprise : on tient là un concert acoustique quasi entier (à ce titre comparer la version live de Daphne Descends avec celle du disque 5 est renversant) très intime et touchant, et comme avec ‘The Aeroplane flies high‘, le contrepied avec le dvd live est parfait.

C’est durant la tournée que Corgan réalise ce qu’on a décrit plus haut : les Smashing Pumpkins en tant que groupe n’existent plus, il est entouré de gens le détestant. Son obsession de faire de ‘Adore‘ ce qu’il est devenu n’a pas aidé les relations du groupe (en interview, James et D’Arcy ne cachent pas leur rancoeur envers Corgan) et l’échec commercial du disque l’a profondément meurtri. Vite, James Iha annonce à Billy son intention de quitter le navire qu’il voit doucement couler. Corgan propose une autre alternative : terminer l’histoire par un happy end. Réintégrer Jimmy, faire un dernier album tous ensemble et arrêter le groupe ensuite. Tout le monde est d’accord et dès janvier 1999, les 4 Pumpkins d’origine retournent au travail pour achever l’histoire. Mais plus rien ne sera plus comme avant (et rien ne se passera comme prévu) car en franchissant la porte, Billy a aussi tout verrouillé derrière lui. De mégalo aux doigts d’or, il est devenu aux yeux de beaucoup une sorte d’Edward aux mains d’argent détruisant tout ce qu’il touche, un Icare qui a voulu toucher le soleil entouré de musiciens ayant un peu honte de lui. Un idiot s’étant pris pour un génie.

Pour d’autres, ‘Adore‘ reste et restera la plus grande réussite de son auteur.