Afin de lutter contre ses vieux démons lors de la tournée With Teeth, Trent Reznor a décidé d’investir tout son temps libre autour d’un nouvel album conceptuel qui lui permettrait de changer ses habitudes d’écriture. Évitant par là même d’ouvrir son journal intime pour parler d’un combat qui lui tenait tout autant à coeur, la politique américaine. Il monte donc tout un jeu de pistes sur le net à base de sites traitant d’un monde futur post-apocalyptique façon ‘1984‘ de George Orwell qui pourrait devenir réalité plus vite que prévu. Une multitude de sites (dont vous trouverez l’intégralité des explications sur le blog de Reno) permettant aux fans de se plonger dans l’ambiance d’un album révélé au compte-gouttes lors de la tournée européenne 2007 puis livré (presque) délibérément en pâture sur le réseau. Le signe d’un album bâclé ? Certainement pas.

L’intro (‘Hyperpower !‘) aux allures de ‘Pilgrimage‘ (The Fragile) laisse vite présager d’un album plus tortureux qu’un With Teeth. Et c’est le cas, l’album tenant au final plus d’un Pretty Hate Machine électro, presque résultat des nombreux remixes du groupe, que du dernier halo en date grâce au recours systématique de l’électro et malgré la présence de titres catchy, dansant, tout de même asservis par les sons torturés, malmenés et azimutés que seul semble pouvoir se permettre Reznor.
Á l’exemple de ‘The Beginning Of The End‘, malgré des guitares saturées, une batterie implacable façon boite à rythmes, un tempo et un chant imparables, l’ensemble se voit rejoindre en fin de morceau par une multitude d’effets électriques guitaristiques tenant plus de l’interférence sonore que de la composition. Un rafistolage de sons faussement hasardeux qui réussit le pari de s’intégrer au morceau en conservant le rythme, il est fort ce Trent ! Une recherche électro que le frontman va pousser à ses limites, malmenant ses compositions jusqu’à l’extrême point de rupture façon ‘The Great Destroyer‘ qui s’inscrit dans une ligne directrice électro jusqu’alors remarquablement développée, les sons artificiels et presqu’aléatoires allant et venant par dessus les instrus et la voix du musicien. Trent s’y fait prophète, clamant sur le refrain qu’il est ‘the great destroyer‘ avant que le morceau n’explose littéralement en un incroyable mélange de sonorités artificielles, dissonantes et survoltées annihilant tout de la composition. Une véritable claque ; les mots devenus réalité donnent un résultat n’ayant plus rien de commun avec la première partie !
Mais sans en arriver à des mesures aussi ‘extrêmes’, le musicien seul aux commandes comme toujours, va livrer un ensemble qu’il sera difficile de dépprécier, à base de paroles à la fois prophétiques (cet album est censé avoir été écrit en 2022) et politiques. On appréciera par exemple ‘The Warning‘ qui se fait message sur la signification de La Présence. Cette ‘main’ descendue du ciel dont la mise en scène se retrouve même dans la pochette de l’album. Un avertissement à base de guitares saturées d’une force supérieure à des hommes rongés par la cupidité, l’arrogance et l’égoïsme dont le temps pour rétablir les choses sur la planète qu’ils ont tant malmenée est désormais compté (le morceau se terminant par un inquiétant ‘Your time is tick-tick-ticking away‘, avant de balancer ce son électro qui, passé au spectrogramme, donne une image de cette énigmatique Présence). Quand le message se fait ‘réalité’…
Ainsi, ‘Survivalism‘, premier single de l’album nous détaille lui aussi un monde parti en vrille depuis bien longtemps, suite logique des remarques politiques du premier single tout aussi engagé de With Teeth, ‘The Hand That Feeds‘, dont on retrouve de nombreux points communs musicaux avec ce caractère radio-diffusable incontestable.
Outre ces messages, il est difficile de ne pas se laisser subjuguer par l’ambiance musicale de l’album comme sur ‘Vessel‘, véritable explosion de ‘pixels sonores’ dont le refrain appuyé par un choeur électro, nous offre une montée en puissance plus que jouissive, se soldant par près de deux minutes de dissonnances artificielles rythmées. Un univers auditif de plus en plus captivant, prenant forme petit à petit dans un patchwork de sons froids et malmenés, caractérisant la plupart des titres présents sur ce ‘Year Zero‘ dont ‘Me, Im Not‘ au réel caractère hypnotique, perpétué sur ‘The Greater Good‘. Titre quasi-instrumental dont les seules paroles ressemblent à un lavage de cerveau destiné à vous remettre dans le rang d’une masse populaire trompée et manipulée, étouffant toute pensée individualiste. C’est calme, tranquille, obsessif et ça fait froid dans le dos. ‘My Violent Heart‘ se fait pulsation musicale d’un coeur déchiré entre deux univers, aspirant les paroles calmement dispensées par Reznor avant de les repousser violemment dans les artères musicales d’un refrain plus que vivant, carrément survolté !
Mais au-delà de ces titres très indus dans l’âme, le frontman de Nine Inch Nails nous rappelle qu’il est aussi un fantastique créateur de beats comme sur ‘The Good Soldier‘ dont le tempo imparable à base de guitares saturées vous fera groover sur des paroles désabusées à souhait (‘How can this be real ? / I can hardly feel / Anymore‘) ou encore ‘Capital G‘ dont la compo aussi balancée qu’ ‘Only‘ (donc groovy à souhait) se révèle irrésistible.
Un groove qui se retrouve sur le titre ‘God Given‘, message destiné à réveiller les foules. Et dans ce cas, rien de mieux qu’un titre dansant à souhait pour s’attirer les faveurs de la masse populaire incitée à se bouger à base de ‘Come on / sing along / Everybody now‘ sur le refrain pendant que les couplets se révèlent aussi sensuels qu’un ‘Closer‘ (ne me dites pas que ça ne vous fait pas quelque chose d’entendre Trent vous sussurrer à l’oreille comme il le fait ici !) Le groupe n’en oublie pas pour autant les instrus avec de beaux moments parfois même déchainés comme sur ‘Meet Your Master‘ et ses guitares ruant dans les brancards. Quant aux moments d’accalmie, tel ‘Another Version Of The Truth‘, l’artiste va se livrer à son exercice de prédilection, le piano. Toujours aussi réussi, le clavier finit par s’émanciper d’un son électro continu s’atténuant de plus en plus, véritable retour en grâce d’une humanité déshumanisée. Oui, c’est beau, au point que la suite pourra faire penser sans complexe à d’autres grands passages musicaux du groupe de cet accabit façon ‘The Frail‘ (sur The Fragile). Tout ceci avant d’enchaîner sur ‘In This Twilight‘, titre post-apocalyptique où le chant inspiré et la mélodie imparable font de ce titre plus qu’une mort de l’humanité à laquelle il faut pourtant se résigner. Aussi captivant que cette terrible traversée dans les méandres d’une humanité foutue d’avance se concluant sur ‘Zero Sum‘, durant lequel les beats semblent enfin s’apaiser, sous l’égide du piano et d’un refrain où Reznor semble se résoudre à l’improbable (‘shame on us / doomed from the start/ may god have mercy /on our dirty little hearts‘). De quoi vous faire frissonner en conclusion de cet album complexe et long (oui, comme cette chronique).

Year Zero‘ ne plaira pas forcément à tout le monde ; froid et électro à souhait, cela demeure au final un album très logique dans sa démarche et son identité sonore sans concession, passant ainsi de titres radio-diffusables à des titres quasi-improbables, façon patchworks électros. Première partie d’un double concept album dont la suite est déjà attendue en 2008, on peut d’ores et déjà compter sur Reznor pour continuer à étoffer sa réalité alternative basée sur des sites montés de toute pièce, composés de collages à base de pixels éparses et dont le réel tour de force aura été de réussir l’improbable alliance d’une identité visuelle à un genre musical dans une extrême symbiose. L’album n’étant que déchirement entre sons électros et instruments presque cathartiques, symboles d’une lutte pour la libre pensée et la libre expression. Une destruction du rock peu facile à appréhender qui offrira tout de même de beaux moments instrumentaux déchainés, faisant de rythmes et dissonnances les maîtres-mots de ce nouvel album. Un must du genre.