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Le 16 janvier 2008, My Own Private Alaska jouait sur la scène de la Maroquinerie. Un groupe toulousain mêlant musique classique et hardcore. Ce soir-là, ils ont livré une prestation brute, hypnotique, d’une intensité émotionnelle rare. J’ai rencontré le groupe au complet quelques jours après ce concert, afin d’en savoir un peu plus sur ce combo si atypique.

Comment vous est venue cette idée d’associer chant screamo, batterie et piano ?
Matthieu (chant) : Avec Tristan, on parlait depuis 4-5 ans de faire quelque chose ensemble, moi parce que je trouvais ses compos au piano très intéressantes, et lui parce qu’il avait envie de voir ses morceaux classiques salis par des hurlements ; faire quelque chose d’à la fois esthétique et dégueulasse. Mais ce n’est que depuis un an qu’on a décidé d’accélérer le mouvement. On connaissait Yohan depuis longtemps, et en le voyant jouer on a été convaincu que c’était la bonne personne, parce c’était le plus gros frappeur de Toulouse (rires).
Tristan (piano) : C’était une des grosses prérogatives, il fallait que le mec tape fort, le coté Dave Grohl dans Nirvana, tout dans l’intention, dans la puissance. Vu qu’on voulait faire une musique qui n’était pas spécialement technique, on voulait un batteur qui ait un jeu pur, mais aussi puissant, profond et efficace, et Yohan était vraiment la personne parfaite pour faire le pont entre moi au piano, et Matthieu au chant.
Matthieu : On a fait notre 1e répétition en mars, le 1er studio et la 1e date en juin, et aujourd’hui on n’a même pas 20 dates dans les pattes. Tout est allé très vite, on essaye de tenir les rênes.
Tristan : Pour en revenir à ce qui nous a motivé à faire ce groupe, l’idée, c’est aussi de foutre un peu la merde dans la musique post-hardcore-bidule, à base de guitares saturées. Histoire de changer la donne en proposant du chant hurlé sur du piano. Jeter un pavé dans la mare en disant qu’il y a autre chose que les sempiternelles prises de gueules sur “tel album est meilleur que tel autre album parce qu’il y a untel à la guitare “
Yohan (batterie) : Il y a aussi une volonté d’explorer des territoires nouveaux, c’est la sensation qu’on a eu à la base en mettant en œuvre ce projet, dès les 1e répétitions. C’était à la fois quelque chose de nouveau, mais en même temps de certain. Tu exprimes ce que tu es, et ça donne une musique à la fois sincère et novatrice.
Tristan : C’était pas gagné. Sur le papier, c’est ce qu’on voulait faire. Quelque chose de très lourd, frontal, direct, et en même temps à fleur de peau. On ne peut pas se cacher, il n’y a pas de murs de guitares pour englober le tout, ni de surproduction ou d’arrangement complexes.
Yohan : Tu as le sentiment d’ouvrir une porte, de découvrir un nouveau truc. Tu es à la fois acteur et spectateur de ce que tu fais.
Tristan : Ça rejoint le concept du nom du groupe. My Own Private, le coté très personnel, sincère, direct, et Alaska, le continent lointain, un univers très hostile, fascinant.

Pourquoi le chant se fait-il en anglais ?
Matthieu : Pour l’exportation ! (rires). Non, par esthétisme. Pour les cris, l’anglais sied mieux à ce qui est violent, je trouve. Evidemment, il y a un coté cru, dur dans ce qu’on fait ; je crie, donc on n’est pas là pour arrondir les angles. En même temps, dans le cri, j’ai envie de développer quelque chose de musical, il faut que le cri ait une certaine beauté en soi. Des groupes comme Will Haven, Vision Of Disorder, Pantera, Unfold ont des cris que je trouve beaux. Evidemment, c’est agressif, mais c’est agréable à mon oreille. La texture de la voix, le groove, c’est quelque chose que je voulais rechercher. Et pour obtenir ça, il me fallait l’anglais, je ne l’obtenais pas avec du français. D’ailleurs, les rares groupes qui se sont risqué à faire du screamo en français, j’ai trouvé ça raté, parce que la langue fait que ça ne sonne pas bien.
Tristan : J’espère qu’il y aura un groupe qui te contredira.
Matthieu : Dans le cadre du projet, l’utilisation de l’anglais colle avec le coté My Own Private, c’est quelque chose de très introspectif, de très personnel. Le fait que ça ne soit pas ma langue maternelle fait qu’il y a une certaine distance. Les textes que j’écris sont tellement violents que la pudeur m’interdit de le dire en français (sourire).
Yohan : Il y a évidemment aussi le coté ouverture sur le monde. L’anglais, c’est un peu comme le latin dans l’antiquité, c’est un tronc commun qui fait que beaucoup de gens peuvent se retrouver et comprendre plus facilement ce que tu exprimes.
Tristan : D’ailleurs, avec le fabuleux outil qu’est Internet, on s’aperçoit que des gens parlent de nous en Russie, en Espagne, un peu aux Etats-Unis, et je me dis c’est sûrement lié au fait qu’on s’exprime en anglais.
Yohan : On cherche à s’exprimer à travers notre musique sans mettre de barrière techniques ou linguistique. C’est une ouverture vers des émotions.

Ross Robinson vous a contacté…
Yohan : Ross Robinson, c’est quelqu’un qui à travers ses productions a démontré qu’il avait un flair, une démarche artistique, ce n’est pas juste un technicien son. C’est quelqu’un qui sublime les personnalités dans son travail, qui est créateur de courants musicaux. Il a fait une démarche spontanée en nous écrivant via Myspace qu’il trouvait notre musique belle, et qu’il nous proposait son aide, pour voir ce qu’il pouvait nous apporter. On a eu un temps d’arrêt, parce que c’est quand même surprenant d’avoir ton groupe du sud de la France qui intéresse quelqu’un comme Ross Robinson…
Matthieu : Au début tu crois à un fake ou un spam. Tu n’as pas la prétention de dire ah, enfin il m’écrit ! (rires)
Yohan : C’est dingue de voir que c’est quelqu’un qui a été touché par ce que tu as fait, alors qu’il a contribué à ta conception musicale de part les projets auxquels il a participé. En ce moment, on est dans démarche du comment on pourrait collaborer ensemble.
Matthieu : C’est assez compliqué, il y a les thunes qui rentrent en jeu, les labels… enfin bon, pour l’instant, c’est un contact, et on est en train de discuter avec lui.
Tristan : Il veut s’investir dans le projet, il kiffe, et c’est un démarche spontanée de sa part.
Yohan : On ne va pas trop s’avancer. Nous, notre satisfaction, elle est déjà dans le fait qu’il ait apprécié notre musique au point de vouloir apporter son aide au projet.

Vous avez une mise en scène particulière lors de vos concert, avec la batterie au milieu, le chanteur et le piano de chaque coté. Vous annoncez également l’intégralité des titres que vous allez interpréter avant de les jouer tous d’une traite. Pourquoi une telle mise en scène ?
Matthieu : Il y a plusieurs choses. D’abord, la volonté de ne pas mettre le chant au milieu, pour que le chant, qui est culturellement l’élément phare d’un groupe de rock, ne tire pas la couverture par rapport aux autres musiciens. Ensuite, le fait qu’on soit tous les trois assis, on est à égalité. Voir des gens assis jouer une musique agressive, ça donne une autre sensation, on trouve ça intéressant. Il y a aussi un autre aspect ; on joue une musique vraiment extrême au niveau émotionnel, on ne se voyait pas s’arrêter entre chaque titre pour présenter le morceau suivant, de façon joyeuse ou exagérément sombre. Du coup, on s’est dit qu’on ne dirait rien de tout le concert. Mais on s’est rendu compte qu’il fallait un minimum de communication, pour remercier les gens qui nous ont fait venir pour jouer, les gens qui nous aident, qui nous font le son, les gens qui sont là tout simplement… donc on le fait avant le début du concert, et on annonce le programme. Ça se fait beaucoup dans le milieu classique, et ça nous plait beaucoup de faire ce rappel-là. Ça peut paraître froid, parce qu’au moment où Tristan parle, on est déjà dans un phénomène de renfermement et de cloisonnement, prêt à faire ressortir des sentiments assez négatifs, violents. On veut que ça soit minimaliste. Après, une fois hors scène, qu’on est retombé de notre pression, on redevient des gens normaux, on ne joue pas aux artistes écorchés vifs à se taillader les veines dans les loges.
Yohan : On ne veut pas théâtraliser outre mesure. Ce qu’on veut donner, c’est quelque chose de sincère et de spontané, ça n’a pas besoin d’illustration par des mots ou de jeu d’acteur. On essaye de faire parler ce qu’on est à travers nos instruments ou nos hurlements.
Matthieu : C’est réfléchi mais ce n’est pas théâtralisé. Souvent, les gens confondent, parce que dès que tu as un concept, dans le monde du hardcore ou du métal, tu es un connard d’intello de merde qui se prend pour Léonard De Vinci. On a réfléchi à notre concept, ce n’est peut-être pas original, mais c’est personnel. L’habillage visuel, la façon de se présenter, c’est la façon la plus simple pour nous pour être sincère.

Je vais vous donner une série choix à faire, à vous de choisir la réponse qui correspond mieux selon vous à l’esprit du groupe. Vous êtes prêt ?
Matthieu : (amusé) Ouais ! C’est bien, ça change !

Premier Choix : Slipknot ou Metallica ?
Matthieu : Ouh putain…
Tristan : Ça commence bien !
Yohan : Euh…Quelle période ?
Tristan : Moi je dis Ross Robinson ! (rires)
Yohan : On ne va pas être d’accord tous les trois. Tu m’aurais posé la question il y a 10 ans, je t’aurais dit Metallica ; tu m’aurais posé la question après le 1er Slipknot, j’aurais dit Slipknot sans hésiter… Y’a du très bon et du très mauvais chez les deux suivants les périodes.
Tristan : D’un point de vue nihiliste, du con de chaoticien que je suis, je dirais Slipknot. J’aime bien le concept : “Bonjour, les gens c’est de la merde, achetez nos albums !”
Yohan : A l’inverse, dans le coté sincère, cru, con, on joue ce qu’on est, on est ce qu’on joue, j’aurais dit Metallica, ça se voit bien d’ailleurs dans le documentaire qu’ils ont sorti. (ndr : Some kind of monster)
Tristan : Alors, on dit quoi ? Moi je vote Slipknot ! (rires)
Matthieu : Fondamentalement, ça me ferait chier de voter Slipknot, même si, par rapport au projet MOPA, ce sont des mecs qui ont abandonné la technique pour aller vers une certaine émotion. Je n’aime pas Slipknot, mais je leur accorde volontiers ça. Metallica ils jouent plus pour mettre le pied sur le retour… (Tristan et Yohan acquiescent) Pourtant, je suis fan de “Justice for all” ! Slipknot, c’est impressionnant de connerie, ça interpelle. Le chanteur, quand il slamme, s’il y a un mec qui lui touche son masque, il lui défonce la tête. C’est pas du chiqué.
Tristan : Slipknot vainqueur !

Wagner ou Beethoven ?
(Matthieu et Yohan désignent Tristan du doigt)
Tristan : Beethoven ! Wagner, c’est bourrin pour être bourrin, tu sens moins le personnage derrière.
Yohan : Quand on parle du côté wagnerien, c’est le côté grandiloquent, avec des codes établis, alors que Beethoven, c’est un mec à moitié sourd qui joue, écrit ce qu’il est, avec ses tourments.
Tristan : Je suis amoureux du plus grand morceau jamais écrit au monde, qui est la Sonate au clair de lune. Donc Beethoven.
Matthieu : (facétieux) Ah, moi j’aurais plus dit…
Tristan : Fermez vos gueules ! On dit Beethoven ! (rires)

Ça a le mérite d’être clair ! Choix suivant : Slip ou caleçon ?
Matthieu : (prenant un air sérieux) Hmm… Boxer-short. Pour les filles, je pense que c’est bien… (Tristan se marre) ça moule bien les attributs. Tu as tout le paquet qui est bien soutenu, alors qu’avec le caleçon tu peux avoir quelques problèmes techniques. Après, le slip…
Yohan : C’est trop serré !
Matthieu : C’est vrai… Par contre, j’ai rarement vu des gens qui portaient bien le slip. Il faut vraiment avoir de très jolies fesses !
Tristan : Tu m’as pas vu en slip alors ! (rires)
Matthieu : C’est le chanteur d’Oxbow qui porte bien le slip !
Tristan : Et toi Yohan, slip ou caleçon ?
Yohan : Moi je dis caleçon, parce même boxer, ça serre… disons que suivant ton appareil, tu trouve ton confort… (Tristan se marre)
Matthieu : (désignant Yohan) Surtout lui, faut qu’il assure !

En gros (si j’ose dire…), c’est pour faire : Salut, on s’appelle My Own Private Alaska, et on a de grosses bites ?

(Les 3 se marrent)
Yohan : Mais oui ! C’est exactement ça, comment t’as deviné ? (rires) Enfin bref ! Je suis très caleçon en matière de confort intime. J’ai eu quelques expériences malheureuses, (Les autres se marrent) et puis des attributs trop serré c’est pas bon. Cancer des testicules, tout ça…
Matthieu : Et au niveau… hmm… pendaison des attributs, ça te convient ?
Yohan : J’aime bien ce sentiment de liberté, de flottaison…
Matthieu : de penditivité…

(ndr: S’en suit quelques remarques ayant pour thème principal l’appareil génital masculin, que la décence m’empêche de retranscrire ici. Non, vous n’en saurez pas plus, tas de pervers!)

Matthieu : Maintenant, pour Voici ou VSD on est prêt !

OK, choix suivant : Glassjaw ou At the drive-in ?
Les trois ensemble : Dans le cadre de MOPA, At the drive-in.
Yohan : Ce sont deux très bon groupes, de toutes façon.
Matthieu : Le petit coté m’as-tu-vu de Palumbo, il n’est pas obligé d’en faire autant, tellement il est bon… même si ce genre d’attitude me convient parfaitement dans le cadre de Head Automatica. J’adore l’album “Decadence” !
Yohan : At the drive-in, pour l’intention, le ressenti, le fait de se jeter partout, de mourir sur scène… Et puis pour l’intelligence musicale. Le projet Mars Volta m’a aussi beaucoup touché, en terme de culture musicale, de démarche, je suis admiratif. Je me rappellerai toujours de la sensation que j’ai eue quand j’ai écouté pour la première fois le 1er album de Mars Volta, j’en ai écouté 30 secondes à la Fnac, et j’ai acheté le disque tout de suite, ça m’a parlé immédiatement. Il y a une folie latine, un peu spasmophile, très cru, très bestial… c’est énorme.

Zebda ou Faboulous Troubadors ? (ndr : 2 groupes festifs emblématiques de la scène toulousaine)
Yohan : Toulouse, Toulouse…
Matthieu : Je crois qu’il n’y a que moi qui pourrais écouter les 2 groupes…
Tristan : Moi je pourrais dégueuler sur les 2 groupes ! (rires)
Yohan : Moi je dirais Zebda pour la sincérité du message, et surtout pour la revendication de sentiments qui sont humains et pas seulement culturels. Mais j’aime bien Faboulous aussi…
Matthieu : Enfin, on ne parle pas de “Tomber la chemise“, c’est l’erreur de Zebda, eux-mêmes le disent. C’est leur label qui leur imposé ce choix de single, donc bon… Malheureusement c’est tout ce qu’on a retenu de Zebda, alors que Zebda il y a des choses bien plus profondes que ça. Des chansons comme “Mon père m’a dit“, par exemple.
Yohan : Faboulous, ils ont une démarche très noble, qui est la défense d’une culture, et ils se servent de la musique pour la sauvegarde d’une identité, d’un patois…
Matthieu : Faboulous, on peut dégueuler sur plein de points, mais il y a de la réflexion derrière. Claude Sicre (ndr : fondateur des Faboulous Troubadors), il a créé le forum des langues du mondes, dont le but est de réunir les langues qui ont du mal à vivre dans leur pays d’origine. Et c’est par le prisme du régionalisme qu’il crée une ouverture sur le monde.
Yohan : C’est quand même un facteur merveilleux que de faire passer ses idées par de la musique, et pas avec de la politique, ou quoi que soit. C’est plus spontané de faire ça au travers de l’art.
Tristan : (pas convaincu) Mouais, ça reste à voir…

Dernier Choix : Noir Désir ou Supertramp ?
Yohan : Noir Désir.
Matthieu :Noir Désir, encore maintenant.
Tristan : (hésitant) Moi j’aime bien Supertramp. Après, il est de bon ton d’aimer Noir Désir
Matthieu : Ça, c’est ton coté contre hype !
Tristan : Non, ce n’est de la contre hype. Moi quand je partais en vacances avec mes parents, on écoutait Supertramp, pas Noir Désir.
Matthieu : Moi je n’écoutais aucun des deux…
Tristan : Supertramp, ça me parle plus, après il y a des choses plus intéressantes à dire sur Noir Desir.
Matthieu : Pour moi, là on compare un génie et un bon groupe. C’est le plus gros groupe de rock en France, avant l’épisode Vilnius en tout cas. En France, depuis Jacques Brel ou Léo Ferret, il n’y a pas eu un chanteur aussi fort, aussi puissant que Bertrand Cantat. La magie des mots, la puissance du verbe… Ses mots ont une puissance. Il est allé dans un processus d’épuration de son art, dû à ses problèmes de voix, et c’est impressionnant. C’est ce vers quoi j’aimerais travailler, la diction… c’est l’élocution qui va donner une certaine puissance aux paroles. Jacques Brel était monstrueux sur ce plan là, et Cantat l’est aussi. Prends la chanson “Ces gens-là“. J’ai écouté plusieurs groupes qui reprenaient du Jacques Brel, quand tu écoutes la version de Noir Désir, tu oublies tous les autres. Brel fait oublier qu’il chante, comme Brassens d’ailleurs. Quand tu arrives à ce résultat, quand on a l’impression que tu chantes moins, avec des notes et des mélodies, que tu es plus dans la diction, dans le jeu de théâtre, c’est que pour moi tu es exactement dans la vérité.

Merci à Tristan, Yohan et Matthieu de s’être prêté au jeu, merci au Kata Bar pour l’accueil, et merci à Red de m’avoir fait découvrir My Own Private Alaska.