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Pavement traînait, et traîne toujours, une réputation de types nonchalants. Réputation non usurpée car lorsqu’on se retrouve devant Stephen Malkmus, c’est au mot nonchalant que l’on pense…
Affalé sur le canapé, l’homme est aussi décontracté que débraillé, mais surtout, il a l’air totalement bored… Il faut dire que lorsqu’on lui demande s’il a eu le temps de profiter de notre belle capitale, la réponse fuse: “Oh je ne suis là que depuis une heure et demi et je repars demain…“.
Cela dit, comme il le dira lui-même dans l’entretien, l’américain est d’une extrême gentillesse…

Visual:. Quelle est la base, l’idée derrière le disque ? Etait-ce de l’ordre de « J’en ai marre de tout ce que j’entends, il est temps de faire un nouveau disque” ou plus simplement vous aviez assez de nouvelles chansons?
Malkmus: Oui, je crois que je me sentais tout simplement assez inspiré et on trouvait les chansons assez fortes pour se lancer…On avait atteint le point de non-retour. C’est une force qui nous pousse à jouer parce que c’est ce qu’on sait faire de mieux, c’est notre contribution dans le monde, c’est presque une obsession qui se construit lentement. Mais on était prêt à peu près quatre mois avant le vrai commencement en avril dernier, on a eu des problèmes d’organisations, notamment pour trouver un studio.

Il parait que l’enregistrement a été un vrai cauchemar géographique….
On a pas mal bougé en effet, la faute à une organisation douteuse en fait. On a essayé de réagir à toutes les situations vécues. On faisait un morceau ici, un autre par-là. On se retrouvait dans un studio où on se disait “Ok il faut qu’on s’occupe de telle chanson”… C’était presque un travail d’observation car il fallait trouver le bon endroit pour chaque chose. On n’a jamais vraiment paniqué, on savait qu’on finirait par s’en sortir.

Au final, est-ce que cette situation a eu une influence sur le disque?
Je crois, oui. Le disque est passé entre plusieurs mains et de ce fait il y a eu des choses faites à tel endroit qui se sont trouvées ensuite modifiées car on découvrait de nouveaux sons. On a mixé le disque à New-York avec Nicolas Vernhes, un français, lui aussi a apporté sa contribution…

(en plaisantant) On sent une influence française évidente sur l’album…
(rires) Oui! Moi aussi! Mais en fait ce n’est pas l’influence que tout le monde voudrait… Le rock et la France… Deux notions qui ne se marient pas très bien. (NDLR : On lui fait remarquer que Lennon a dit que le rock français est l’équivalent du vin anglais, ce qui l’amuse beaucoup).

Vous aviez fait votre album précédent Face the truth seul dans votre cave. Ce nouvel album est-il un disque solo ou l’oeuvre de vous et votre groupe The Jicks ?
Oui, on est The Jicks maintenant. On fait les choses comme un groupe, les personnalités se font sentir… On aurait pu sortir le disque sous le nom de The Jicks mais cela aurait créé une confusion dans les esprits, surtout en Amérique en ce qui concerne les classements des disques dans les magasins, un nom inconnu ça ne le fait pas. Dans les magasins indépendants c’est cool mais dans les grandes surfaces, les gens verraient The Jicks et se diraient « c’est qui ceux-là ? ». On voulait le sortir sous le nom de The Jicks mais le label n’était pas très partant…

Travailler seul sur Face The Truth a-t-il changé votre manière de composer et d’enregistrer?
En fait ce disque c’était un peu une grosse démo que je voulais sortir telle quelle, un travail solitaire, sans l’apport de qui que ce soit…Mais sur le nouveau il y a des chansons qui pourrait venir de Face The Truth. J’avais envie cette fois de me remettre à jouer avec un groupe, avoir un son plus organique. On enregistrait et si c’était bon, c’était dans la boite, on a procédé ainsi. Parfois on accélérait, parfois au contraire on ralentissait, ce disque est un reflet de notre son sur scène, notre son de groupe.

Il y a plus d’harmonies vocales sur Real Emotional Trash que sur vos albums précédents. Est-ce que cela vient justement de votre groupe ?
Oui, les filles chantent, Janet (NDLR : batteuse, ex-Sleater-Kinney) chante pas mal, il y a pas mal d’harmonies de guitares aussi qui ajoutent de la couleur au son. Mais ce n’était pas prémédité, les filles avaient une idée, on essayait histoire de voir si ça rendait bien. Ce qui était souvent le cas. Janet est une superbe chanteuse et c’est appréciable d’avoir ces voix féminines avec la mienne. Avoir des filles à la section rythmique créé un son assez unique je trouve, c’est tout de même rare d’avoir deux filles et deux mecs dans un groupe.

Les filles justement ont choisi le titre du disque et c’est un très bon choix car le disque passe en permanence d’une humeur à l’autre. Des chansons sont longues, d’autres courtes, certaines sont très complexes, d’autres très simples… Parlons de ces chansons plus complexes, comment ont-elles été composées? Ce sont des improvisations ? Ou un enchaînement d’accords qui est parti plus loin que prévu?
Certaines sont des impros que j’ai enregistrée seul dans ma cave en m’imaginant avec un groupe, au final elles sonnent différemment sur le disque, je les amenais et on essayait de les améliorer. D’autres sont vraiment des délires partis loin…Nous avons passé du temps en studio, à répéter pour trouver où aller. On est pas du genre à tout arrêter à l’heure du thé pour réfléchir trois heures afin de savoir s’il faut répéter le refrain ou déplacer le pont. On avait une suite d’accords qu’on jouait, comme des gosses qui s’amusent à faire du bruit. De ce procédé est sortie la chanson Real Emotional Trash par exemple, on s’est retrouvé à jouer cet espèce de boogie à la fin, c’était tout sauf prévu mais on le trouvait amusant alors on l’a gardé, on a ajouté des solos et essayé de tout faire tenir.

L’autre jour je faisais écouter le disque à ma copine et pendant “Baltimore”elle m’a demandé pourquoi vous faisiez souvent une seule chanson avec du matériel pour deux voire trois chansons. Je lui réponds quoi ?
Elle a raison d’une certaine manière, mais en ce qui concerne “Baltimore”, j’avais juste un riff à quatre accords à la “Smells like teen spirit”. C’était plutôt cool à jouer mais c’était insuffisant pour en faire une seule chanson, c’est plus devenu une sorte de grand final rock.. Je ne sais plus comment ce riff a atterri là donc en fait je ne sais pas trop ce que tu peux lui répondre ! Tout cela allait bien ensemble et ça rend les choses plus intéressantes.

Qu’est-ce qui vous semble le plus facile? Ecrire des choses complexes comme « Real Emotional Trash » ou « Elmo Delmo » ou écrire des chansons plus pop comme « Cold Son » ou « Gardenia » ?
En ce qui concerne les chansons pop, je les vois comme un exercice de style. Je me dis « Ok, aujourd’hui j’écris une chanson pop comme X ou Y ». « Gardenia » est un bon exemple. Le mec de Johanna joue dans The Cribs, c’est un bon pote et je me suis dit que ce serait marrant non pas d’écrire une chanson comme eux mais d’imaginer ce qu’ils feraient à ma place. Le refrain n’a rien à voir avec The Cribs… C’était assez facile pour moi car j’essayais de faire quelque chose de différent, comme un challenge alors que sur “Elmo Delmo”, c’est plus mon univers, mes accordages habituels. Les chansons longues sont plus dures, plus exigeantes à cause de leur complexité. Au niveau des paroles notamment, ce n’est pas facile. En fait, les paroles de “Elmo Delmo” en sont devenues dépourvues de sens, du non-sens presque car il y a trop de mots ! (rires)

Puisque vous parlez de vos paroles, deux titres de chansons (« Hopscotch Willie » et « Wicked Wanda ») comportent des prénoms. S’agit-il de fictions ? Ou préfèreriez-vous vraiment sortir avec le Rwanda entier (allusion aux paroles de “Wicked Wanda” où il chante “Wicked Wanda, I’d rather date Rwanda” soit « Méchante Wanda, je préfèrerais sortir avec le Rwanda » ) ?
(rires) Je me suis inspiré de stars ou de films, “Hopscotch Willie” est un peu comme dans la chanson de Jim Croce qui s’appelle « Bad bad Leroy Brown ». Une version un peu plus cinglée, je le voyais un peu comme un personnage de film un peu faible qui a commis un crime mais qui n’inspire pas de craintes particulières… Wanda est plus comme… comme… comme, tu sais tous ces groupes de San Francisco dans les années 60 qui faisaient des chansons qui parlaient des gens. En fait j’essaye de faire mon Jim Morrison sur ce titre mais au final ça ne sonne pas comme lui car il avait une voix bien plus grave. Oui, Wanda c’est un peu un personnage hollywoodien en fait mais elle n’existe pas vraiment. C’est une projection d’idées en musique.

Le disque se termine sur de bien sombres sentiments (« We can’t help you ») et dans l’absolu est assez mélancolique. Explication?
En général, je suis plus attiré par des disques plus lourds de sens, plus tristes, mélancoliques, des sentiments plus sombres. Chez Neil Young j’aime surtout les albums les plus étranges comme Tonight’s the night. C’est juste que cela apporte plus de sens… J’adore la pop pure et dure comme certaines chansons des Beatles ou les Zombies, les belles choses qui rendent heureux mais bon, le rock ne parle uniquement de bonheur.

En parlant de Neil Young, je vois un parallèle entre vous et lui, on retient plus aisément vos albums que vos singles. Vous ne faîtes pas un hit et du remplissage. Vous pensez qu’au final l’album l’emporte sur les chansons?
Hum… C’est que je sais faire en tout cas. Il y aura toujours quelqu’un pour écrire de meilleures chansons pop qui durent deux minutes que les miennes, il y aura toujours quelqu’un qui sortira une chanson plus accrocheuse que la mienne. J’ai l’impression qu’en 45 minutes on peut plus facilement créer un monde, c’est comme une expérience en tout cas c’est là que s’exprime le mieux ce qu’on pourrait appeler mon talent, peu importe le nom. Mais en fait, la plupart des groupes te diront la même chose. Même sur les grands classiques il y a toujours quatre ou cinq chansons qu’on aime vraiment ainsi que des chansons moins bonnes, ainsi vont les disques… C’est plutôt triste, non? (rires).

Comment réussissez-vous à garder cette fraîcheur dans vos disques après presque vingt ans de carrière? Vous réussissez toujours à trouver des choses surprenantes comme le refrain instrumental de « Hopscotch Willie ».
Je pense que si tu es vraiment impliqué dans la musique, tu passes ton temps à en écouter, c’est ce que tu aimes, c’est ta vie et on est tous comme ça dans le groupe. C’est ce qu’on sait faire. Ce n’est pas quelque chose de conscient, je n’y pense pas vraiment, je fais ce qui me vient à l’esprit. Je passe mon temps à écouter de la musique, que ce soit des vieux trucs ou des disques récents et parfois j’entends des trucs intéressants dans les nouveaux groupes. De manière inconsciente ça m’influence. De temps en temps je fais des piles de disques et je pioche à gauche à droite comme un DJ le ferait. Mais ce n’est pas un hommage ou un clin d’œil, c’est juste que ça a marqué mon inconscient. Et puis j’ai des amis qui débarquent chez moi en disant “ça c’est le nouveau truc cool à écouter absolument”, comme lorsque j’étais gosse et qu’on me disait que les Stooges et MC5 étaient le truc dans le vent même si peu de gens aimaient.

Vos chansons sont toujours composées à la guitare. L’instrument ne vous ennuie jamais comme Thom Yorke qui clame à longueur d’interviews qu’il en a marre de la guitare ?
Pas vraiment… parfois peut être mais ce n’est pas quelque chose qui me tracasse plus que cela. Ce n’est pas non plus comme si je n’utilisais jamais de séquenceurs ou de pianos mais bon… je n’ai pas vraiment envie de jouer un autre instrument que la guitare. La sensation physique de jouer est telle que tous ceux ayant joué de la guitare savent à quel point c’est cool même s’il s’agit d’une vieille guitare au son affreux. Des gens comme Björk disent « la guitare, c’est stupide! » mais c’est sûrement parce qu’elle ne sait pas en jouer correctement. Oui peut être que la guitare c’est stupide mais c’est l’instrument le plus cool à jouer. C’est cool d’apprendre à jouer, d’être contaminé et d’essayer de s’améliorer le plus possible, de trouver son style. Je ne suis pas non plus fou de la guitare, je ne meurs pas d’envie d’en jouer en permanence et c’est sûrement pour ça que je ne suis jamais lassé. Si tu n’as pas envie de jouer, et bien ne joue pas. Ca ne signifie pas que les guitares sont le mal.

Au final cela a donné à vos albums un son intemporel, dans vingt ans on pourra écouter vos disques sans se dire “oh ça sonne très années 90/2000”.
J’espère! Même si certains morceaux de Pavement sont assez datés comme “Stereo” avec ce chant un peu rappé… « Cut your hair » aussi sonne datée, tous les hits en fait, mais pour le reste je pense que tu as raison.

Je lisais l’autobiographie de E de Eels dans laquelle il raconte qu’il a vu le changement d’attitude des maisons de disques se faire rapidement, le commercial au détriment de l’artistique. Avez-vous subi ce genre de pressions ?
Hum… Je n’ai jamais été sur un gros label donc je ne peux pas dire… Pour moi le grand changement est dans l’attitude des groupes. Dans les années 90 avec Pavement on n’osait pas trop sortir de nos influences, après ont débarqué les Liars ou les Yeah Yeah Yeahs, tous ces groupes qui aiment Pavement mais n’en ont pas besoin pour évoluer. Ils disent tous qu’on était cool mais ils n’ont pas besoin de notre influence pour avancer, plus encore après avec les Strokes et les White Stripes, les groupes plus pop. C’était étrange quand ces groupes ont débarqué, ils étaient plus cool que nous, le monde leur appartenait d’un coup. On peut toujours tenir le choc mais on n’est pas de la même génération même si on a tous les mêmes références musicales. Je me souviens d’une tournée qu’on avait faite avec Muse. Je n’aime pas du tout ce style de musique même si les mecs sont très sympas, ils ont un très gros son… On jouait avec eux, en France notamment, à l’époque ils étaient déjà très populaires ici, je me disais « ok, c’est ça le nouveau truc cool » bien que leur musique soit tout sauf nouvelle, mais les jeunes étaient de leur côté alors ils avaient raison. C’est comme lorsque Daft Punk et Air sont apparus…

Vous êtes la voix de Cate Blanchett dans le film sur Bob Dylan I’m not there, comment cela est arrivé ? Ca vous a plu ?
J’ai bien aimé le film en tout cas…En fait le réalisateur Todd Haynes et moi avons des amis communs qui ont fait pression sur lui! C’était il y a six mois, il m’a appelé et je me suis dit « Ok je vais le faire », c’était cool, je ne connaissais pas très bien les chansons mais je les ai apprises, ce n’est pas trop dur de chanter comme Bob (ndlr: dit-il d’une voix nasillarde toute dylannienne). Oui c’était marrant à faire… Après si d’autres réalisateurs veulent de moi pourquoi pas, j’adore les frères Dardenne même si je ne suis pas sûr de les intéresser! En fait, ce qui était bien, c’est de mettre un petit pied à Hollywood sans que ce soit trop craignos…

Visual: Vous avez même votre voix nominée à l’Oscar du meilleur second rôle féminin, peut-être hériterez-vous d’un morceau de la statuette !

Malkmus: Je le mérite pleinement! (rires). Cela dit c’est une grande actrice même sans ma voix…

De nouvelles rééditions de Pavement sont-elles à l’ordre du jour?
Oui, oui… Malheureusement, il reste un album à faire et après…

Visual: Et après fini pour de bon?

Malkmus: Carrément! En fait, le truc c’est que…je me fous un peu de tout ça… (rires)

Vous êtes un gros fan de sport. Content du Superbowl (l’entretien a eu lieu les jours suivants ) ?
Ouais, j’ai essayé de rester debout pour voir ça… J’étais content car les Giants partaient perdants… Il n’y a pas de joueurs de Foot US français, en Basket oui, il y a Tony Parker, Boris Diaw

Visual: Vous avez écouté l’album de Tony Parker?

Malkmus: Ah non (rires)

Visual: Ce n’est pas un disque très recommandable ! (s’en suit une digression sur Tony Parker et son épouse)

Je vous ai fait une liste de questions trop nulles pour être posées. Vous voulez me dire si j’ai bien fait de ne pas les poser ?
Visual: Est-ce l’album de la maturité?
Malkmus: Ha ha! Maturité est un gros mot dans le rock! Cela dit tu aurais pu me poser cette question, je l’aurais bien pris car je suis un gentil garçon!

Visual: Votre position sur le téléchargement?
Malkmus: Grande question clichée en effet!

Visual: Vous allez reformer Pavement?
Malkmus: (rires) Celle là revient très souvent!

Visual: Et enfin, que s’est-il passé avec Billy Corgan (NDLR: référence à la chanson de Pavement « Range Life » dans laquelle Malkmus se paie la tronche des Pumpkins entre autres)
Malkmus: Celle-là c’est plus en Amérique qu’en Europe qu’on me la sort…En fait il ne s’est pas passé grand-chose, bon on est pas de grands potes c’est sûr mais on a des amis communs qui étaient dans Zwan. Ils ont fait ce disque et puis ils ont tout arrêté…
Visual: Les Pumpkins jouent à Bercy demain. Pas de “Range life” en duo prévu ?
Malkmus: Ah j’aurais aimé voir ça mais je serai déjà parti…Ils ont des bonnes chansons, je n’ai pas entendu le nouvel album mais j’aime bien leurs classiques comme “1969” ou “1979” je ne sais plus… Par contre les trucs gnian gnian genre “Toniiiiiiiight” (dit-il en imitant le chant de Corgan) je ne supporte pas, cela dit il a indéniablement beaucoup de talent…

Lorsque je lui demande de prendre la pose à mes côtés, il accepte bien volontiers et me dit que grâce à cette photo, je pourrai casser mes potes. Il rit grassement lorsque je lui réponds que c’est lui qui va pouvoir se la péter avec une photo de lui et moi.
Au delà du musicien génial et de l’artiste en promo répondant parfois mécaniquement aux questions, voilà ce que j’ai retenu de Malkmus: c’est un type charmant qui rigole à mes blagues à deux balles!