Un dimanche matin brumeux d’automne, le soleil se lève à peine. Il fait froid et le silence glace. Depuis le milieu du jardin des ruines de la décennie, on peut apercevoir au loin dans un sombre recoin un monument fait d’un marbre blanc comme l’albâtre, recouvert de lierre. Il faut enjamber des ronces et ne pas craindre les toiles d’araignée pour y accéder et voir de plus près cet ange qui semble nous regarder. Une fontaine dont l’eau est gelée se trouve devant cet imposant monument laissé à l’abandon…
Étonnant lorsqu’on sait que la première petite statue de JJ72 s’est écoulée à 600.000 exemplaires outre-Manche. C’était en 2000. A l’époque, l’avenir appartenait à tous ceux qui tentaient le grand disque dépressif. Travis, Elbow, Starsailor, My Vitriol, Coldplay tels étaient les nouveaux chouchous de la presse anglaise. Est arrivé d’Irlande JJ72, coincé entre le Muse de « Showbiz« , la teenage angst de [b]Cobain[/b] mais avec l’ambition d’un [b]Billy Corgan[/b]. Un bon album, trop de ballades, mais avec on ne sait quoi en plus. La poésie des textes, la voix troublante du chanteur [b]Mark Greaney[/b]…
Deux années plus tard, le monde n’est plus le même. Il faut être en slim, faire du garage rock qui sonne Velvet Underground et Ramones. Les héros sont les White Stripes, les Strokes, les émergents Libertines, The Music, BRMC… C’est dans ces conditions que JJ72 sort son monument « I To Sky« . Produit par l’équipe derrière Smashing Pumpkins et Nine Inch Nails ([b]Flood[/b] et [b]Alan Moulder[/b]), ce disque a presque dix ans de retard. Profondément marqué par [b]Billy Corgan[/b], [b]Mark Greaney[/b] a, jusque dans l’artwork, créé une sorte de [b]Machina III[/b] qui dépasse ses prédécesseurs. On ouvre sur une ballade au piano, on ferme sur une berceuse. Totalement bouleversant sur tous les styles qu’il aborde, JJ72 est sur « I To Sky » touché par une sorte de grâce divine : la pop dont U2 rêve (« [i]Always & Forever[/i] »), un festival sonique de guitares fuzz fantastiques (« [i]I saw a prayer[/i] »), mais l’ombre de [b]Corgan[/b] règne en maître sur l’émotion délicate de « [i]Nameless[/i] » et « [i]Brother sleep[/i] » avec autant d’intensité que sur le morceau de bravoure « [i]Sinking[/i] » (qui sonne comme la dernière partie de « [i]Glass and the ghost children[/i] ») ou lors de « [i]Serpent sky[/i] », d’une violence émotionnelle comme on en avait pas entendu depuis « The Downward Spiral« . Et ce sans évoquer les paroles d’une poésie inouïe et l’interprétation totalement hors norme de [b]Mark Greaney[/b] qui chante comme un ange et un démon, parfois au sein d’un seul et même vers. Un disque parfait ou presque que le monde n’a pas voulu entendre, occupé qu’il était à délirer sur The Vines ou The Music.
Réussite artistique mais échec commercial retentissant. La délicieuse bassiste [b]Hilary Woods[/b] quitte le navire alors que [b]Greaney[/b] vient de tuer l’albatros. Le groupe ne s’en remet jamais. Enregistre un troisième album que la maison de disques refuse de sortir en 2005 avant l’inévitable fin, un an plus tard.
Loser, oui, mais dans ce cas précis, perdant magnifique tant « I To Sky » est une merveille dont on ne finit pas d’exhumer les trésors, quelque part, par là, cachés par les ronces, enfouis entre deux ruines moins glorieuses. Forcément moins glorieuses.
