Une récente étude démontrait que pour une très grande majorité des sportifs de haut-niveau français, l’envie de gagner n’était pas une composante essentielle de ce qui fait un vrai champion. Il faut dire que dans le sport français on a tellement l’habitude de perdre (attention, toujours avec les honneurs), de « réaliser son rêve en arrivant en finale » (quand on entend ça, on sait que c’est fini, la finale est perdue d’avance), de « s’entrainer plus que jamais cette année » (pourquoi tu ne l’as pas fait avant alors connard?) que de voir quelqu’un gagner, ça éveille des soupçons, ce n’est pas populaire. Le champion humain. Ceci expliquerait qu’en France on aime les losers des autres pays comme Placebo, Charlie Winston, Dave etc. Et c’est aussi peut être pour ça que cet album de John Grant résonne de manière aussi exceptionnelle à nos oreilles, parce que ce type partait de très loin. Son groupe (qu’on ne connaissait que de nom mais qu’on découvre de son avec un émerveillement certain) The Czars a implosé alors qu’il aurait dû, l’obligatoire aurait dû, cartonner. Et John Grant était (est ?) un junkie homo déprimé oublié de tous sauf des petits gars de Midlake qui ont décidé fissa de lui filer un coup de main pour enregistrer ce ‘Queen of Denmark‘. Les auteurs du récent ‘The Courage of Others‘ officient ici en backing band et il n’y a pas besoin de trente six mille écoutes pour réaliser qu’on tient là le grand disque sur lequel joue Midlake en 2010 (ok la formule est bancale, comme si il existait une catégorie « grands disques sur lesquels joue Midlake » mais bon, on s’en fout…).

Queen of Denmark‘ n’est pas un disque des plus joyeux pour cause de junkie homo déprimé, mais c’est un disque que les amateurs de grandes chansons lentes et tristes devraient adorer tant tous les ingrédients ou presque répondent présents : orchestration et arrangements superbes, arpèges divins, paroles fantastiques (ce mi-jaloux mi-moqueur ‘Silver platter club‘), on pense aux meilleurs moments du ‘Sky Blue Sky‘ de Wilco, aux mélodies de Neil Young (le refrain de ‘Chicken bone‘), à la pureté de feux les ballades acoustiques de Radiohead. Un disque au sequencing, tout un art, éminemment intelligent alors que l’ennuie pointe le bout de son vilain nez après les trois premières ballades, John Grant enchaine avec quatre pop song divines, dit les choses comme personne (« I felt like in a prison, like the ones you would find in the twilight zone » sur ‘Sigourney Weaver‘, « Jesus hates faggot », « I wish I had the brain of a tyrannosaurus rex so I wouldn’t have to deal with all that crap ») avec une impudeur qui n’est tempérée que par le chant malheureusement trop monacal et lassant de notre homme, on n’ose imaginer ce que donnerait ces chansons chantées par un Jeff Tweedy. John Grant évoque les ballades d’Elliott Smith, les arrangements massifs de ‘Life on Mars ?‘ sans jamais sombrer dans l’excès, des paroles qui passent ou cassent, le Air poisseux de ‘The Virgin Suicides‘, semble parodier la sensiblerie pleurnicharde de la goule homo Antony & the Johnsons (‘Caramel’), ça fait beaucoup pour un seul disque. D’où l’importance de ses quelques défauts, ça rend encore plus humain donc plus touchant, principalement au niveau des refrains qui tiennent rarement les mirifiques promesses des couplets (‘I wanna go to Marz‘ ou ‘Where dreams go to die‘) et, encore une fois, la voix belle mais finalement peu expressive de Grant. ‘Queen of Denmark‘ n’est certes pas un disque facile mais c’est un album sensible, tout simplement beau où la grâce de l’instrumentation fantastique s’allie à un songwriting incroyablement prometteur qui se permet d’évoquer le meilleur, entre réflexions cruelles car carrément vraies et blagues sur les accents anglais désastreux de Winona Ryder et Keanu Reeves dans le Dracula de Coppola. Si ce n’est pas là la marque des grands…