De toutes les histoires de reformations récentes de groupes des 90s, celle de Far est une des plus étonnantes. Far, voyez-vous, est ce qu’on appelle un groupe culte : un groupe qui a influencé des tonnes d’artistes qui ont, eux, vendu des disques. Articulé autour du tandem Jonah Matranga (voix) – Shaun Lopez (guitare), le quatuor fit partie de la scène de Sacramento d’où sont notamment issus Deftones. Leur album de 1998, Water and Solutions, a failli leur offrir un succès commercial mérité, mais les dissensions internes finirent par avoir raison du groupe, qui était censé rester à jamais dans la catégorie namedrop (par Jimmy Eat World, Blink-182, et plus ou moins n’importe qui a un jour porté l’étiquette emocore).

Depuis, les quatre membres vivaient d’autres aventures, musicales ou non, jusqu’au jour où une idée de reformation éphémère vint à l’esprit de Matranga. Quelques dates anglaises ont été bookées, et le groupe s’amusa en studio avec une reprise du hit RnB graveleux de Ginuwine, ‘Pony‘. Et c’est là que les prévisions dépassèrent toute espérance. ‘Pony ‘ (présent ici en piste cachée) devint un hit majeur sur les radios rock US, le genre de hit qui a toujours manqué à Far. De fil en aiguille, au fur et à mesure d’e-mails echangés par Matranga et Lopez, une idée germa : et si le comeback était assorti d’un nouvel album, douze ans après Water and Solutions? Voici le résultat, At Night We Live.

Tant de choses ont changé depuis 1998. Le paysage musical, les moyens de communication, mais aussi les membres du groupe : Shaun Lopez est devenu un ingénieur du son/producteur reconnu, ce qui a toute son importance, tant la production de ANWL est remarquée. Mais la grande difficulté rencontrée par le groupe, c’était de faire un album qui avait un sens : un sens en 2010, mais aussi un sens par rapport au reste de la discographie de Far. Il fallait simplement faire un album de Far en 2010, la suite logique de W&S, mais douze ans après. Le résultat est étonnant, non sans faute, mais assez convaincant.

Convaincant, le premier extrait, ‘Deafening‘, tente de l’être d’entrée de jeu : puissant, il est carrément un des morceaux les plus heavy de la carrière du groupe. Jonah Matranga montre que sa voix, toute en versatilité, s’est améliorée avec l’âge. C’est d’autant plus impressionnant quand on ne connaît que le Matranga des dernières années, celui des concerts solo assez folk et de l’album And. Ici, il reprend son rôle de frontman, crie, chante, hurle à volonté, et très justement. ‘If You Cared Enough‘ montre une autre facette du groupe, un côté un peu plus (argh) rock FM : Lopez avoua en interview avoir tenté de se la faire « Coldplay musclé ». Sur papier, cela fait peur, mais sur disque, ça marche, même s’il ne faut pas être trop allergique au rock un poil plus commercial, avec des guitares lorgnant parfois vers l’abuseur irlandais de pédales de délai The Edge. Deux morceaux, deux faces d’un même groupe. Faces qui apparaitront tout au long de l’album, de l’hymne punk métatextuel ‘Fight Song‘ à l’assez emo ‘Give Me A Reason‘, en passant par l’agressif ‘Dear Enemy‘.

Mais At Night We Live, c’est aussi et surtout une atmosphère. On évoquait plus haut la seconde vie de Shaun Lopez en tant que producteur, et ce rôle est prépondérant ici. Ses guitares sont souvent truffées d’effets, la voix de Matranga est parfois modifiée, et la batterie de Chris Robyn est presque aussi sèche que *insérez votre métaphore préférée ici*. Là où Water and Solutions était très lo-fi et DIY, At Night We Live est son grand frère glossy et survitaminé. La production est souvent au service des morceaux, mais on ne peut s’empêcher de penser que Lopez aurait parfois du réfléchir à deux fois avant d’appuyer sur tous les boutons de son Pro-tools en même temps. ‘When I Could See‘ est un bon exemple, avec son passage final alternant moment très calme avec explosion sonore inouïe. Mais c’est Far 2010, pas 1998. Evolution, et tout ça.

Le morceau-titre est la pierre angulaire de l’album, un hommage poignant à Chi Cheng, bassiste des Deftones dans le coma depuis plus d’un an. Musicalement, le morceau rappelle le groupe de Cheng, tout en atmosphères menaçantes. Une franche réussite, même si, une fois de plus, il faut accepter les sentiments à fleur de peau de Matranga. Matranga qui voit repris sur l’album deux des ses vieux morceaux, l’intense ‘Burns ‘ et le punky ‘Are You Sure‘, en versions réarrangées et convaincantes. Enfin, l’album se termine sur l’étonnant The Ghost That Kept On Haunting‘, où une ligne de guitare inquiétante rencontre la volonté du narrateur d’accepter son passé et quelques séparations douloureuses. Rien à voir avec le reste de l’album, ni avec ce que Far a pu faire dans le passé, mais cela fonctionne à merveille.

At Night We Live est très intense, et est clairement le produit de deux fortes personnalités très différentes : Shaun Lopez, guitariste sous-estimé et maître de la table de mixage, et Jonah Matranga, songwriter old-school aux sentiments débordants. La tension est parfois à couper au couteau, et les cyniques pourraient se déchaîner quant au déferlement de sentiments qui submergent parfois l’auditeur, mais il faut tenir compte que le courant emocore, aussi pourri a-t-il pu devenir, provient notamment de Far, il y a de cela une quinzaine d’années. Far aura eu le bon goût de ne pas simplement sortir un bête album de comeback, qui ressemble au précédent, en moins bien parce qu’on est vieux. Non, Far a sorti un disque très varié, très personnel et qui sera accepté différemment par tout un chacun, selon ses propres sensibilités. Il faut l’écouter pour s’en faire une opinion avisée, en essayant le plus possible de mettre ses a priori en veilleuse : on n’a juste plus l’habitude d’écouter un album sincère. Far, c’est ça : un groupe sincère dont on se rendait pas compte à quel point il manquait au paysage rock contemporain. Même si le groupe se défend d’avoir un quelconque plan pour l’avenir, on ne peut qu’espérer qu’ils continuent, leur évolution (et la nôtre) est loin d’être terminée.