Le deuxième album de Eels (‘Electro-shock blues‘ qui conte le décès de sa mère et la folie menant au suicide de sa soeur) s’achève sur une très belle chanson dans laquelle E nous explique qu’après tout, ça va aller. Life-affirming disent nos amis d’outre Atlantique. Depuis presque tous les albums de Eels se concluent sur un moment de la sorte, à la après tout ça va aller (‘Mr E’s beautiful blues‘, le mètre étalon ‘Somebody loves you‘, ‘Things the grandchildren should know‘, ‘Ordinary man‘, ‘On my feet‘) et on marche à tous les coups. Si bien que pour conclure sa trilogie Mark Oliver Everett fait de ‘Tomorrow Morning‘ un album complet de moments life-affirming. Un triptyque pour un groupe au style ( rock, ballades acoustiques et espiègleries) et aux thèmes (famille, amour et espiègleries) déjà triples. Les fans du versant rock ont aimé ‘Hombre Lobo‘ (disque sur le désir), ceux aimant la tristesse glauque et dépouillée aiment ‘End Times‘ (sur la rupture) et les fans du Eels espiègle aimeront ce ‘Tomorrow Morning‘, album soniquement proche de l’inaugural ‘Beautiful Freak‘ qui a pour thème ce fameux après tout ça va aller.

Sans être tout à fait l’album electro annoncé ici et là, ‘Tomorrow morning‘ est en terme de production aventureuse ce que Eels a fait de mieux depuis ‘Souljacker‘ il y a presque 10 ans. Les guitares sont rares, discrètes voire effacées et l’album débute comme un lever de soleil avec E chantant un ‘I’m a hummingbird‘ au milieu de cordes que n’aurait pas renié Randy Newman. Après l’éveil le réveil sur ‘Baby Loves Me‘, le titre le plus énergique et ouvertement electro et le groupe (se) fait plaisir sur le long final funky de ‘This is where it gets good‘ où la basse tellurique laisse ensuite logiquement place au très bel instrumental ‘After the earthquake‘. ‘Oh So Lovely‘ et son orgue et le gospelisant ‘Looking up‘ (qui, on le déplore, ne va pas assez loin…) complètent les moments les plus inédits. Ailleurs, ‘Tomorrow morning‘ sonne comme du Eels classique, style ‘Flyswatter‘ ou ‘Friendly ghost‘ sur les très réussis ‘The Man‘, ‘I like the way this is going‘, le tristounet ‘That’s not her way‘ ou le final en choeur ‘Mystery of life‘. L’album est optimiste dans son thème mais n’en reste pas moins angoissé, on est chez Eels après tout… Le grand bonheur de ‘Tomorrow morning‘ n’est lui pas triple mais double : tout d’abord pour la première fois depuis bien longtemps on a enfin la sensation que Eels s’est vraiment renouvelé mélodiquement, impossible de jouer au jeu des ressemblances en vigueur depuis ‘Blinking Lights‘ et la seconde grande joie, et c’est probablement là qu’il faut voir la grande réussite non seulement de ce disque mais de la trilogie, se trouve dans ce que dit ‘Tomorrow Morning‘ sur les deux précédents disques. Beaucoup ont péroré sur le manque d’inspiration neuve de ‘Hombre Lobo‘ et pire ‘End Times‘ laissait cette drôle d’impression d’impasse créative. Il n’en est rien évidemment, ‘Tomorrow morning‘ prouve que ‘Hombre Lobo‘ était volontairement garage-rock sans fioritures et que le dépouillement de ‘End Times‘ était un exercice de style (inversement, on accordera à tous les détracteurs s’ennuyant pendant ‘End Times‘ que le but n’était pas de faire un disque d’ennui… !).

Sur cette trilogie, Eels a séparé toute sa personnalité sonore en faisant un album rock, un disque acoustique et un plus electro au risque d’égarer les fans et les critiques, persuadés de voir le groupe s’enfermer dans un seul style. A l’image de ses chansons de fin d’albums, Eels prouve en souriant qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour lui, sa créativité n’est pas cramé. Après tout ça va aller.