Sérieusement quel ennui… Et non, on ne parle pas de Lulu mais du monde musical en général. Tout est aseptisé. Plus de personnalités. Le règne du politiquement correct. Même la connerie est contenue. La moindre trace de spontanéité est vilipendée. Vos interviews de groupes, vous les voulez cleans. Sans aspérités. Le triomphe idéologique du terne Damon Albarn sur les hilarants Gallagher. Ces derniers sont sûrement des crétins mais au moins ils agissent comme des êtres humains. Les rigolos (Winehouse, Doherty, Love, Morrissey, etc) sont traités de connards et les fonctionnaires aux sourires ultra bright (Grohl, Alex Turner, Reznor, Josh Homme) sont déifiés. « De toute façon on ne peut plus rien dire » dit mon père pourtant pas loin d’être moins réac’ que son fils. Et ça ce n’est que l’aspect le moins musical du monde musical. Si on s’aventure sur ce terrain au niveau discographique, c’est pire. On n’interdit à personne de faire une carrière à la Ramones plus qu’une carrière à la Bowie mais l’excitation artistique, on sait où elle se trouve. Et là, nous en arrivons au grand débat, à la grande question à laquelle personne ne répond : qui prend des risques aujourd’hui ? Qui est le dernier à avoir suivi sa vision artistique envers et contre tous ? Qui n’a pas eu peur de perdre la face ? De ruiner commercialement sa carrière ? A chacun sa propre réponse mais toutefois si certains pensent à Kid A on leur répondra ceci : Kid A n’était-il pas finalement exactement l’album qu’on attendait ? La prise de risques calculée ? L’album d’un groupe reconnu comme artistiquement intéressant et qui « va plus loin » selon l’expression con sacrée ?

Avec une intro de la sorte le lecteur s’attend à ce qu’on lui apporte la réponse sur un plateau d’argent : Lou Reed & Metallica prennent des risques. Mais un simple coup d’oeil à la note attribuée à Lulu vous a fait comprendre que si la rencontre entre les deux mastodontes nous a paru à tous incongrue, c’était pour une bonne raison. Lulu est un échec total. Un disque de riches qui s’emmerdent. Pas une prise de risques mais un caprice à deux. Caprice des dieux du metal embourgeoisés qui sont complètement à côté de leurs pompes et de Lou Reed qui depuis Metal Music Machine n’a plus rien à prouver en termes de flingage de carrière ou d’abus de guitares. L’aspect le plus drôle de Lulu est qu’il semble totalement impossible de faire porter le chapeau à qui que ce soit. Les fans de Metallica (dont l’auteur de ces lignes ne fait pas partie même s’il les trouve sympatoches et rigolos) y entendront les riffs de leur groupe favori jouant comme en répèt’ avec un vieux type qui parle par-dessus. Les fans de Lou Reed (dont l’auteur de ces lignes se sent déjà plus proche) entendront le brave Lou en bermuda dans un des ses délires récents comme il y en a tant d’autres -souvenez-vous The Raven– avec un disque tout pourri de Metallica en fond sonore et Hetfield qui chante de plus en plus comme son pendant parodique des Beatallica, groupe au passage plus drôle pour l’aspect Metallica que celui Beatles. Quoiqu’il en soit ce disque est une horreur et, pour dire l’étendue du massacre, son rejet est tellement unanime qu’on ne trouve personne pour nous pondre un contre article à la « vous n’avez rien pigé, c’est de l’art ». Non, Lulu semble s’enfoncer inlassablement vers le pire, à l’image de la connerie humaine : vous pensez avoir vu le fond mais il y a toujours une nouvelle cavité vous emmenant au tréfonds de l’horreur. The View vous a fait hurler de rire ? La suivante Pumping blood est pire, Metallica recycle même son vieux son aquatique tout naze à la Fade to black pendant que Lou débite sans fin son monologue vaguement poétique avant un final qu’ils ont probablement imaginé épique… Les chansons sont longues (en moyenne 6 ou 7 minutes, il faut deux Cd !) et présentent peu de variétés, sauf rares exceptions les four horsemen se contentent d’un ou deux riffs joués en boucle pendant que Lars Ulrich comme à l’accoutumée martyrise ses cymbales (The View, Mistress dead, Iced honey, toutes à vrai dire). Il n’y a aucun aspect mélodique dans Lulu, pas d’air, tout est joué sur une ligne émotionnelle complètement et désespérément plate. Tout est incongru, forcé et à l’image de plus mauvais disques de la création si l’on rigole au début, l’écoute s’apparente vite à un supplice auditif où l’on peine à comprendre l’intérêt d’un tel projet où tout se ressemble, où l’on ne saurait dire ce qu’il y a de pire, entendre les riffs rustauds de Metallica ou le vieux Lou et son ton prophétique. L’un sans l’autre ne présenterait qu’un intérêt limité, l’un avec l’autre c’est pire, deux paumés ne faisant pas un trouvé. L’association ne créé ni nouvelle entité ni nouvelle identité, elle donne Lou Reed qui parle sur une répèt’ de Metallica (même si on reconnait qu’il y a peut être un début de quelque chose sur une ou deux chansons de fin de disque). Aucune transcendance, on a le sentiment qu’ils n’ont même pas essayé de faire quelque chose, s’ils étaient un tant soit peu plus connus pour être manipulateurs, on jurerait une blague à un million de dollars. Un délire.

Toutefois, et pour retomber sur nos pieds, nos amis ont la noble idée sur ce disque de ne jamais arrondir les angles, de ne jamais aller dans la facilité, d’aller au bout de leur idée, ce qui est en soi assez louable. Il faut toucher le fond pour commencer à remonter. Ces mecs-là sont à un stade de leur carrière où ils peuvent tout se permettre et c’est peut être la cause de l’échec de Lulu : ils n’ont tellement rien à perdre qu’ils peuvent se laisser aller au grand n’importe quoi. Du faux courage donc, pour la prise de risques, la vraie, on repassera. Attention à ne pas se bruler.