Kurt Vile ne s’est pas absenté longtemps. Seulement 18 mois ont passé depuis le captivant EP So Outta Reach, dernière latte tirée à la va-vite après le toxique et vaporeux album Smoke Ring For My Halo de 2011. L’effet de ces inhalations ne s’est pas dissipé depuis et avouons-le, c’est un peu à la manière de junkies en manque que l’on est revenus régulièrement goûter à ce mélange de desert-rock rêveur, de folk crasseuse et d’influences glam-punk. Un savoureux cocktail qui a fait du gratteux chevelu de Philadelphie l’une des figures émergentes de la scène alternative américaine, héritier lointain et bâtard de l’incisivité de Lou Reed et Tom Petty, du lyrisme de Neil Young et du je-m’en-foutisme malin d’illustres groupes slackers comme Pavement ou Dinosaur Jr.

Suite aux brouillards de Childish Prodigy et Smoke Ring For My Halo, la lumineuse presque-chanson-titre Wakin On a Pretty Day ne laisse pas de doutes quant au nouvel état d’esprit de Vile, décomplexé par un succès grandissant et davantage tourné vers le mainstream. Pourquoi pas, après tout. Ce premier morceau dévoilé il y a quelques semaines est un véritable bain de lumière qui s’étend sur presque dix minutes, ou comment bidouiller de simples variations autour du même riff encore et encore sans jamais lasser. Fastoche diront certains, mais personne d’autre ne marrie avec autant d’aisance la coolitude du Coney Island Baby de Lou Reed avec les jams en roue libre du Crazy Horse de Neil Young. De mémoire récente on ne se souvient pas d’une ouverture aussi gonflée et pourtant si gracieuse, et ça faisait longtemps qu’on n’avait plus passé 9 minutes et 31 secondes sur un titre sans chercher le bouton skip, à part peut-être chez Wilco. Cette ode pantouflarde se transforme en rêverie épique et confirme tout le bien que l’on pensait de son auteur, un faux branleur méticuleux et perfectionniste, doué d’une maitrise de l’espace et de la pause (du soupir devrait-on dire) qui se fait assez rare depuis les dernières ellipses de songwriters comme John Martyn, David Freel ou Evan Dando, pour ne citer que ceux-là. Histoire de jouer au vieux con on dira même que plus personne ne sait respirer dans le rock ou la folk d’aujourd’hui. Presque tout le monde empile les notes, superpose et pilonne en rythme, sans relâche.

Hélas Kurt Vile est un songwriter encore un peu erratique, et malgré un avant-goût prometteur Wakin On A Pretty Daze met plus en évidence ses limites que ses qualités. Premier pêché (d’orgueil ou de gourmandise, on ne sait pas), tout cela est beaucoup trop long et indulgent. Il est évident qu’un hymne léthargique de 10 minutes d’entrée de jeu n’annonce pas la concision d’un Rocket To Russia, mais quitte à suivre Vile dans une odyssée on aurait préféré un peu plus de consistance. Si l’album n’est jamais déplaisant on ne retrouve que trop rarement la tension insidieuse et parfaitement développée du début. Pris séparément les titres ont tous leurs moments et Vile continue de s’affirmer comme un redoutable guitariste, mais l’accumulation de détours atmosphériques fait retomber le soufflé. L’ambition de l’ensemble paraît démesurée et les chansons flirtent trop souvent avec l’anecdotique pour justifier un total d’une heure et neuf minutes. C’est une déception après la bonne tenue des albums précédents. La production généreuse de John Agnello donne un contrepoint intéressant au plus dépouillé Smoke Ring For My Halo, mais il a beau embellir les moindres variations stylistiques de Wakin On a Pretty Daze (et elles sont assez nombreuses), l’album reste un peu vide de sens.

Cette fois-ci Kurt Vile n’a pas grand chose à nous dire, ou ne sait pas comment en parler, et l’on regrette qu’il soit paradoxalement devenu si bavard. On le préférait dans l’obscurité et les non-dits. Il a suivi sa muse et celle-ci l’a trahi. C’est d’autant plus frustrant qu’entre toutes les bonnes idées proposées ici il y avait sans doute moyen de faire un album plus court et plus intense. En dépit de tout cela il y a tout de même quelque chose d’assez innocent et attendrissant dans les disproportions de ce disque. L’approche commerciale de Vile est pour le moins cocasse et désordonnée, et en fin de compte on ne peut pas vraiment lui en vouloir. On est au contraire plutôt curieux de voir s’il réussira à utiliser le son accessible de Wakin On A Pretty Daze de façon plus convaincante à l’avenir, car son talent est indiscutable.