Du psychédélisme, on en bouffe à toutes les sauces depuis quelques temps. Le revival psych-rock des années 60/70 est au coude à coude avec les mises à jour pop ou électro d’une légion d’apôtres de la perception sensorielle, et cette tendance ne fait que s’intensifier. Même les métalleux s’y sont mis. Il faut absolument s’extasier devant la moindre dissonance, fugue hypnotique ou structure de chanson un tant soit peu altérée. Faire dans le barré, c’est in.

On a du mal à boucler un morceau? Hop, un petit solo de sitar, un jam sans queue ni tête ou un arrangement bien tordu fera l’affaire. On s’assure au passage une légitimité artistique bon marché. Voilà qui est fort dommage car le psychédélisme est une chose noble, une avancée musicale providentielle qui a sorti le rock de sa camisole de force rhythm and blues. Après tout, si même les Beatles ont embrassé cette forme d’expression on ne voit pas ce qui pourrait clocher… Enfin, si, on le sait: ce qui cloche, c’est l’effet Pink Floyd. Pas le Pink Floyd de Syd Barrett mais celui qui a rempli les stades quelques années après, dès 1973. The Dark Side Of The Moon et tout ce qui a suivi. Jamais un groupe n’aura ouvert la porte à autant de sombres merdes dans les presque 60 ans qui nous séparent du Heartbreak Hotel d’Elvis Presley. Et les dégâts sont considérables. Parce que de façon irrémédiable, la branlette psyché est devenue commercialement viable et l’art du songwriting tout relatif, presque optionnel dans certains cas. Plus d’une rock star a commencé à se prendre pour John Coltrane ou Igor Stravinsky.

Pour parler un peu des Flaming Lips (quand même) le parallèle avec Pink Floyd saute aux yeux. Un groupe un peu à l’ouest mais très digne dans sa longue genèse acid-rock des années 80-90. Et puis un beau jour de 1999, jackpot avec The Soft Bulletin, un album plus pop et grand public qui a fait entrer Wayne Coyne et sa bande dans le club exclusif des intellectuels alternatifs, courtisés par les festivals et protégés par la critique. Et depuis, une assez longue série d’albums inégaux mais invariablement encensés.

Malgré tout, The Terror est assez réussi et personne ne pourra taxer les Flaming Lips d’opportunisme. Le psychédélisme est leur habitat naturel depuis toujours et même s’ils se situent depuis une décennie dans la catégorie post-Dark Side Of The Moon leurs concepts sont plus loufoques que prétentieux. Sur ce nouvel album l’influence des Beach Boys mélangée au Krautrock ne semble jamais forcée et la maîtrise musicale du groupe est au-dessus de tout soupçon. Le morceau d’ouverture Look… The Sun is Rising est particulièrement engageant. Derrière, Be Free, A Way et Try To Explain continuent de nous plonger avec brio dans un monde apocalyptique, parano et vide de sens. C’est une des vertus de The Terror: le film d’horreur proposé par les Flaming Lips ne se passe pas dans l’obscurité d’une cave à zombies et le groupe ne cherche pas à nous rendre claustrophobes. Au contraire, dans une sorte d’originalité kubrickienne cette terreur nous oppresse à la lumière du jour, en extérieur, sous un soleil blafard et à la merci d’ondes radioactives. Les incessants grésillements, le son cramé et plein de friture de la production mettent magnifiquement en perspective le propos et donnent une belle unité de ton à l’ensemble. Quand les mélodies sont au rendez-vous, c’est du très beau boulot.

Il faudra pourtant y revenir plusieurs fois et avoir l’estomac pour tenir un You Lust de 13 minutes, pas le pire des titres au demeurant, et surtout quelques passages décevants sur un milieu d’album qui tourne à vide. L’intention de maintenir l’auditeur dans l’incertitude est louable, mais musicalement cela se traduit trop souvent par des collages de sons et d’ambiances sans intérêt (The Terror, You Are Alone), et ce même si l’uniformité du disque reste admirable. Les derniers morceaux sont heureusement mieux conçus et écrits, juste assez pour nous faire ressortir de l’expérience un peu touchés, intrigués et fascinés par les questions soulevées. Comme après tout bon cauchemar qui se respecte. La terreur dont on nous parle, c’est la solitude, l’isolement sous toutes ses formes, le plantage émotionnel. C’est d’assez loin le disque le plus triste et inquiétant des Flaming Lips, peut-être le moins accessible aussi, mais certainement pas le son d’un groupe faussement psychédélique qui n’a rien à dire et s’écoute tripper. Avis aux amateurs.