Dans la famille des oubliés de la britpop, je demande The Beta Band. Entre 1997 et 2004 les écossais sont passés du statut de héros visionnaires à celui de ringards incapables de vendre des disques, et donc voués au split. Un groupe d’abord porté aux nues et plagié par l’aristocratie du rock anglais (Thom Yorke et Noel Gallagher en tête), puis rapidement relégué en deuxième division et perdu dans une scène alternative dominée par Franz Ferdinand, The Libertines et Kasabian. À cela trois raisons: le mauvais timing de la pop déjantée des Beta Band dans un monde qui redécouvrait les joies du riff, l’inégalité d’une discographie oscillant entre moments de grâce et indulgences expérimentales, et la santé mentale pour le moins fragile du frontman Steve Mason.

Le caractère maniaco-dépressif du personnage l’a poussé à saboter la promo du très attendu premier album des Beta Band en 1999, le qualifiant allègrement de tas de merde devant un parterre de journalistes médusés. Ce n’est pas non plus un hasard si le dernier disque du groupe fut amèrement baptisé Heroes To Zeroes: Steve Mason a toujours été un cas difficile, aussi torturé dans la vie que sa musique est limpide, linéaire et mélodique. L’influence du folktronica (le mélange pop, folk et trip-hop de son ancien groupe) s’entend aujourd’hui encore chez de jeunes expérimentalistes comme Jim Noir ou la nouvelle sensation écossaise Django Django.

C’est donc avec surprise et satisfaction que l’on a retrouvé Mason en excellente forme sur son album solo de 2010, Boys Outside, un élégant disque de pop mâtiné d’électro. Une collection de chansons sobres, mélancoliques, fidèles à son style mais affranchies des bidouillages parfois douteux de ses débuts. Monkey Minds In The Devil’s Time, en revanche, montre certains signes de rechute vers le bizarre. Avec vingt titres qui s’étendent sur un total d’une heure, le songwriter s’est lancé dans un étonnant travail autobiographique parsemé de nombreux interludes, dont certains frisent le surréaliste (l’hommage à Ayrton Senna sur The Last Of The Heroes, une course de Formule 1 avec bruits de moteurs et commentaires en portugais sur fond de dub). L’entreprise fait craindre le pire, mais contre toute attente l’expérience est plutôt séduisante.

Malgré le caractère personnel et ardu de la narrative, qui évolue de l’intime vers une vision du monde plus générale et politique, Monkey Minds… n’est rien d’autre qu’un album de pop soigneusement mis en forme par un artiste original et talentueux. On excusera deux ou trois passages inutiles, des morceaux moins aboutis et le rap maladroit de More Money, More Fire pour se concentrer sur la cohérence musicale de l’ensemble. Steve Mason ne sait pas seulement écrire une chanson qui reste dans l’oreille (et il y en a plusieurs ici) mais il maitrise parfaitement l’élasticité entre groove et mélodie qui a fait les beaux jours d’un bon nombre de groupes de l’ère britpop.

Entre Lie Awake, A Lot Of Love ou la belle conclusion de Come To Me les coeurs d’artichaut auront de quoi faire, tandis que des titres comme Safe Population ou Fight Them Back viendront cimenter le tout à base de tension et de relief rythmique. La production organique et modeste ne vise pas à faire remuer les fessiers sur le dance-floor: Monkey Minds In The Devil’s Time sera donc mieux apprécié dans la plénitude décontractée d’un dimanche matin, comme presque tout ce que nous a offert l’ex-Beta Band en solo jusqu’à présent. C’est un album cool mais anachronique, sympathique mais pétri d’insécurités, à la fois accessible et farfelu. Mais comme toujours, c’est surtout l’honnêteté touchante de Steve Mason qui fait que l’on y revient avec plaisir.