On ne crée rien à partir du vide, pouvait-on lire il y a quelques jours dans une discussion du forum. Un commentaire venu à point nommé pour lancer cette chronique car du vide, il n’y en a certainement pas à l’origine des chansons de She & Him. Par conséquent, le duo ne génère pas non plus du vide, contrairement à pas mal d’aberrations pop sans racines et sans lendemain. M. Ward et Zooey Deschanel ont le mérite de s’appuyer sur un bel héritage et de solides connaissances musicales, ce qui jure avec une certaine forme d’obscurantisme: on parle bien de la main-mise des pseudo-modernistes sur la crédibilité artistique. Quoiqu’il en soit, l’habit ne fait pas le moine et le fin mélomane sait très bien qu’il existe de bons classicistes comme de médiocres expérimentalistes. Confectionner une pop artisanale à base de références précises est une démarche honorable, souvent bien plus ardue et humble que d’aller se réfugier par principe dans un avant-gardisme opportun. Plus on se rapproche de la base et des édifices, plus l’entreprise est difficile et la tricherie voyante.

Cette volonté saine et assumée n’est pas une surprise après les brillants volumes 1 et 2. À tel point que l’on sent M. Ward mille fois plus motivé par ce projet que par sa carrière solo, de nouveau laissée en plan après son Wasteland Companion de l’an dernier, disque très correct mais anormalement décousu compte tenu de son perfectionnisme. On sentait le songwriter un peu indécis et désintéressé quant à ses propres chansons, sentiment renforcé par ce Volume 3 sur lequel il signe une production où rien n’est laissé au hasard. Il y a ici une ambition et un souci du détail que l’on n’avait plus entendus chez lui depuis le fantastique Hold Time de 2009. Certains préfèreront peut-être les contours un peu moins lisses de l’excellent Volume Two, qui paraît plus spontané en comparaison et il faut bien l’admettre, un peu meilleur dans l’ensemble. Mais la bonne nouvelle c’est que Ward et Deschanel progressent dans leur vision. La chanteuse-actrice ou actrice-chanteuse, on ne sait plus, fait preuve d’une maîtrise vocale de plus en plus impressionnante. Avec la qualité de ses chansons, la vieille tradition américaine des stars de l’écran vendant aussi bien de la pellicule que du microsillon est plus vivante que jamais. On se gardera bien de faire un parallèle avec Jared Leto ou le disque de reprises de Scarlett Johansson, entre autres. Ici, rien que du talent et de l’élégance, sans prise de tête ou égos surdimensionnés. Tout pour la musique.

Une des originalités de ce nouvel album réside dans les délicates confessions d’une Zooey Deschanel en prise avec des doutes sentimentaux. Sa plume reste toujours aussi aiguisée, peu portée sur le règlement de compte complaisant, et les deux premiers titres sont un tour de force mêlant énergie du désespoir et ondes positives dans une dimension spectorienne. Derrière, le Baby d’Ellie Greenwich passe pour un petit titre sympa composé distraitement par M. Ward pendant une pause sandwich. C’est aussi sa seule apparition vocale. Les réjouissances douces-amères continuent avec I Could’ve Been Your Girl et un Turn To White exquis. Sans tomber dans l’anecdotique le ventre mou de l’album est un peu moins passionnant, avec une accumulation de titres plus intimes dont la reprise du classique des années 50 Hold Me, Thrill Me, Kiss Me. C’est le moment judicieusement choisi par le duo pour balancer la petite bombe Together, toute en groove disco et soyeux arrangements de cuivres et de cordes. Un titre aux allures de tube instantané qui élargit subtilement la palette de She & Him et annonce peut-être de futures évolutions. Mais vue la consistance de l’ensemble on ne serait pas fâchés d’accueillir des volumes 4, 5 ou même 6 restant fermement enracinés dans les décennies pré-années 70. Même la troisième et dernière reprise de l’album, le Sunday Girl de Blondie, se paie le luxe de renvoyer une chanson de l’ère post-punk à l’âge d’or de la pop avec un naturel désarmant.

Sonner rétro est une chose. Donner de la vie et du feeling à ses morceaux est une autre paire de manches, ce qu’on a encore pu constater récemment avec le dernier album des Black Angels. L’excès de zèle ne pardonne pas, le manque d’originalité non plus. Dans le cas de She & Him, leur goût immodéré pour les productions lumineuses des années 50-60 ne rime pas avec absence totale de personnalité, loin de là, et les conditions requises pour que la pâte prenne sont remplies d’office: un savoir-faire irréprochable, une qualité d’interprétation plus que convaincante, et surtout l’envie de créer quelque chose qui dépasse le simple exercice de style. On ne crée rien à partir du vide, et donc rien d’honnête à partir du manque de sincérité. Un défi amplement relevé par le duo, encore une fois, qui se lance tête baissée dans une esthétique là où d’autres préméditent, calculent et négocient chaque petit plagiat. L’hypocrisie n’est pas toujours là où on le pense.