Il y a chez nos vieux amis de Primal Scream une certaine dualité. D’un côté le gang aventureux responsable d’ovnis comme Screamadelica , Vanishing Point et XTRMNTR, et de l’autre les plus conventionnels mercenaires pop-rock de Sonic Flower Groove, Primal Scream, Give Out But Don’t Give Up ou Riot City Blues. Les délires conceptuels de haut vol ont souvent laissé place à d’inattendus retours aux vieilles influences blues et classic rock des débuts. La discographie du groupe est une sorte de permanent va-et-vient entre ces deux registres, maitrisés l’un comme l’autre avec une belle efficacité. Oui mais voilà, le fan difficile fait son boudin chaque fois que Primal Scream laisse son tablier de savant fou au vestiaire.

Si les écossais sont tenus en estime pour leurs albums expérimentaux, il convient de rappeler que leur plus gros tube à ce jour n’est autre que Rocks, le sympathique plagiat des Rolling Stones sorti en mars 1994 et déglingué séance tenante par la critique (ainsi que l’album qui l’accompagnait). Le verdict? Trop rétro pour une intelligentsia britpop qui proclama néanmoins les frères Gallagher meilleurs espoirs du rock anglais à peine deux mois plus tard. D’où une vilaine confusion quant à la vraie nature d’un groupe souvent persécuté pour avoir eu l’audace de sortir l’un des albums les plus originaux et influents de 1991, la même année que Loveless de My Bloody Valentine et Nevermind de Nirvana. Encore un truc qui n’arrivera jamais à Kasabian.

De l’eau a coulé sous les ponts depuis les années 90. Primal Scream a temporairement récupéré du prestige suite au recrutement de Mani, le bassiste des Stone Roses parti empêcher les Foals de régner sur les festivals. Mais parallèlement à leurs coups de boutoir avant-gardistes les vétérans ont toujours su conserver le goût de l’ancien, de façon presque clandestine puisque tout le monde a continué à attendre l’autre Primal Scream, celui qui bouscule l’ordre établi et brouille les frontières entre plusieurs genres musicaux (et qui, paraît-il, n’a plus donné signe de vie depuis le Evil Heat de 2002). On se demande encore ce qui a pu empêcher des petites bombes sophistiquées comme Beautiful Future ou Can’t Go Back de faire l’unanimité en 2008, avec en prime un [url=http://www.visual-music.org/chronique-927.htm]album bien ficelé[url] qui tournait justement le dos à l’esthétique rétro tant redoutée (et qu’on vous invite à réécouter). Mais non, c’est More Light l’élu, le chef d’oeuvre progressif qu’on n’attendait plus.

C’est un peu pour toutes ces raisons qu’on ne sautera pas au plafond comme s’il s’agissait d’une réussite inespérée. Le disque est bon, très bon même, mais peut-être pas méritant au point d’y voir une renaissance ou un départ radical. Par contre, on se réjouit que More Light puisse réconcilier le groupe avec les fans les plus exigeants. L’énorme premier morceau 2013 se charge à lui seul de réactualiser en 9 brillantes minutes plusieurs sommets de l’histoire de Primal Scream, des effluves psychotropes de Screamadelica aux règlements de compte politiques de XTRMNTR, sans oublier les charges hypnotiques de Vanishing Point. S’ensuit un déluge de titres variés, explosifs et ambitieux, plus ou moins réussis mais menés tambour battant et à l’énergie par des quinquagénaires qui refusent d’abdiquer. Le groupe nous dépose éreintés mais en douceur une heure plus tard avec l’extatique single It’s Alright, It’s OK, tout en choeurs gospel et accents stonesiens rappelant furieusement le You Can’t Always Get What You Want de Jagger et Richards. Au cas où on aurait oublié. Vous l’aurez compris, Primal Scream conclut en sous-entendant que vous le vouliez ou non, on continue de réinterpréter Let It Bleed. Du coup, l’ouverture 2013 prend des allures de Gimme Shelter et la structure du disque s’avère assez classique finalement.

More Light est donc un énième hommage du groupe à ses influences et à son propre parcours, même si le désir d’expérimenter est palpable. Ça bourrine parfois un peu trop et tout ne fonctionne pas à 100% (le hip hop de Culturecide, un laborieux Tenement Kid) mais rien n’est véritablement raté. L’éternel guitariste, génie du détail, magicien du studio et homme de l’ombre Andrew Innes fait encore des merveilles (le raffiné Walking With The Beast évoquant le Velvet Underground, les innombrables motifs de guitare fleurissant tout au long du disque), et l’on applaudit aussi le claviériste Martin Duffy et l’inventif producteur David Holmes. Primal Scream peut également toujours compter sur les contributions d’un providentiel membre auxiliaire en la personne de Kevin Shields, à nouveau présent ici et décisif dans les relents shoegaze de titres comme Hit Void. Comme à son habitude Bobby Gillespie cimente le tout avec une improbable coolitude, et l’on ne peut s’empêcher de penser que cette brindille de frontman dont on parle trop rarement a encore bien des choses à nous dire.