Brian Wilson est un génie. C’est acquis et personne de sensé ne le contestera. Pourtant, son cerveau HS peut s’avérer fatigant lorsqu’il s’étale trop sur ses légumes (mégalomanie ?) ou lorsqu’il sort des albums assez mauvais enrobés dans une production monstrueuse dans le mauvais sens du terme. On se souvient avec effroi de ‘Getting in over my head‘, album fort heureusement oublié grâce à la sortie de ‘Smile‘ quelques mois plus tard.
Quatre ans plus tard, Wilson sort son nouvel opéra/symphonie pop, ‘That lucky old sun‘, ode à LA. Ecrire que les chansons sont bonnes est un euphémisme. On parle de Brian fucking Wilson tout de même. Les portes du Paradis lui sont grandes ouvertes depuis ‘Don’t worry baby‘, meilleure chanson du monde ou presque. Ici, le style reste proche de celui de ‘Smile‘, en moins complexe, à savoir des mouvements plus que des chansons, comme des scènes de film, qui d’ailleurs rappellent Randy Newman (‘Oxygen to the brain‘).

That lucky old sun‘ distille un charmant parfum de rêve californien, limite Disneyland par moments, du genre que l’on retrouve dans les descriptions de l’état de Schwarzy dans les romans de Steinbeck avant l’inévitable (à lire avec une voix sépulcrale) « … et un sombre jour, les tracteurs ont violé la terre et les fruits ont pourris ». Un charmant parfum certes, comme une journée ensoleillée, mais une fin de journée. A vrai dire, le sentiment est celui d’un long générique de fin. Fin d’une époque voire fin d’une vie. Wilson contemple sa propre mortalité et sa propre légende (‘Forever my surfer girl‘) sur un ton évidemment nostalgique. L’album défile paisiblement et surtout, malgré quelques incartades de la production dans des contrées FM californiennes fort repoussantes (‘Morning beat‘) ou des bêtises probablement dûes à l’état de quasi légume dans lequel végète l’auteur de ‘Pet Sounds‘ depuis 20 ans (‘Mexican girl‘), ‘That lucky old sun‘ se montre digeste, évitant avec grand soin le piège du mille feuilles épuisant. Les harmonies des Wondermints, son groupe de scène, perdent la complexité de celles de ‘Smile‘ mais y gagnent en efficacité (‘Been too long‘), d’autant plus que le maître Wilson chante divinement mieux qu’il y a quelques années, sa voix sonne plus naturelle, plus apaisée. Les chansons sont entrecoupées de quelques passages parlés écrits par le complice Van Dyke Parks, l’homme qui a osé le nénuphar. Ces passages passent, et c’est surprenant, très bien. Le tout est très cohérent, très agréable, très solide et il y a un ‘Midnights Another Day‘ qui surplombe le tout, royal, réconfortant, poignant, en un mot : superbe. Cette chanson montre un Brian Wilson livrant son âme sobrement accompagné d’un piano et de quelques arrangements. Wilson touche un tel sommet qu’on regrette que l’album, ou sa carrière, ne stoppe pas à ce moment là.

That lucky old sun‘ se termine sur un ‘Southern California‘ celeste, hommage à ses frères, qui semble résumer parfaitement l’affaire : Wilson a caché derrière un vague concept une réflexion sur sa carrière, sur sa vie en fin de parcours. « I’m glad it happened to me, fell asleep in the band room, woke up in history ». On ne saurait dire mieux. On n’en voudra pas à Brian Wilson de partir après ce probable dernier très beau tour de piste.