Nehr, on m’en a parlé, on m’en a fait attendre des montagnes : un buzz bien articulé peut pourrir un mérite artistique. Le Nehr Trio en a un en tout cas : celui de faire sonner le rock français d’une façon aussi personnelle et délicate. Une fois l’univers empoché, l’espace de premiers très bons morceaux (‘Sire‘, ‘Exécutant‘), il est facile de comprendre ce que cet album, [nerfs], a de précieux. Sous les traits d’un « trip rock » qui prend autant à la pop (‘Vapeur‘), qu’au shoegaze (‘Nous Sommes‘, ‘Désordre‘) ou à l’indie (‘‘), le groupe y cultive une vraie différence, linguistique et sonique.

A se demander si on a déjà entendu la langue de Ségolène résonner comme ça sur des guitares, qui d’ailleurs n’ont pas le goût de l’ennui ni de la suffisance : à chaque morceau c’est une perpétuelle mise en risque faite de cordes claires, de saturations solides, d’effets ingénieux et de coups de médiators traîtres. L’assise rythmique est solide, et remplace sans problème un potentiel mur d’amplis qui aurait été mal venu, le charme en plus (‘Rester‘). La voix féminine, perdue quelque part entre Cantat et Zazie, distend les mots, étire les phrases, écorche les rimes, et assène le texte vers après vers comme un combat à mort (‘Communiquer‘, ‘Imperméable‘). Des bribes de phrases cognent d’un bout à l’autre du morceau, à la limite du délire automatique et de la confession schizo d’une cervelle en lutte avec son époque. Puissant et à contrepied, [nerfs] devient carrément symptomatique et prophétique, une grande rareté dans le bouillon rock hexagonal actuel.

Sans doute pas le RATM moderne d’un monde superbement creux, Nerfs a créé sa contre-utopie et s’attache à inventer, malgré lui, quelque chose de neuf, d’impulsif et de déstabilisant. De temps à autre un peu long, ce premier album met pourtant à bout de souffle.