Ce qui est immédiat, avec The Nightwatchman, c’est qu’on est plongés tout de suite dans l’Amérique ouvrière. Les banlieues grises, les usines de General Motors qui ferment une à une, les champs immenses du Mississipi, bref, tout sauf le Los Angeles urbain et punk que pouvait représenter Rage Against The Machine. Et ce n’est pas la première fois qu’un album solo de leur guitariste [url=https://www.visual-music.org/chronique-748.htm]met d’accord[url] la rédaction là-dessus.

Voici donc Tom Morello sous son nom de guerre, parti dans un troisième disque a priori loin de la reformation vague des RATM, où le légendaire gratteux se fait clairement plaisir. Si les précédents disques sonnaient folk jusqu’au dépouillement intégral (surtout sur The Fabled City, qui reste malgré sa faiblesse mon préféré), World Wide Rebel Songs annonce un Nightwatchman plus rentre-dedans, qui laisse derrière lui le guitare/voix à étiquette bobdylanienne qu’on peut lui coller sans problème. Morello est toujours dans le texte, l’hymne, l’histoire, la lutte, sur quatre accords.

Mais cette fois, on va embaucher un batteur, un bassiste, un organiste, des cuivres, des choristes, et puis advienne que pourra, merde. On va faire des morceaux qui pètent par-ci, quelques passages à poil par-là, et se rendre compte à la fin que c’est légèrement too much. Alors oui, World Wide Rebel Songs est foutrement entraînant, il fait taper des mains sur des chants de manif (le morceau éponyme, Stray Bullets), il sort l’artillerie promise sur la pochette (It Begins Tonight, qui désamorce le rock classique avec un refrain mid-tempo insistant), et en plus il se permet d’être varié (un délire spoken à Lou Reed avec The Fifth Horseman Of The Apocalypse ou un flow malsain sur le sombre Facing Mount Kenya ?). Et surtout, la conviction vocale de Tom Morello dans son projet met sur le cul. C’est d’ailleurs la constante sur tous ces disques plus ou moins appréciés musicalement : la voix agrippe, le chant est là et raconte, parle, déclare. Ce timbre bas et chaud mène la danse sur les douze titres (l’uppercut Black Spartacus Heart Attack Machine). Impossible de croire à une sympathique récréation rebelle.

Le risque, c’est que The Nightwatchman nous paie un exode rural définitif. Si Morello a besoin de sortir la mitraillette sur un mur de briques, et de passer à l’acte en basculant folk-rock ou country (Speak And Make Lightning), c’est au prix d’un sacré déséquilibre entre chacune de ces World Wide Rebel Songs. Les quelques comètes acoustiques qui passent sonnent faiblardes (le dépressif God Help Us All, un peu louche pour le coco Morello), et le contre-pied total qu’offrait ce one-man-band par rapport à son créateur vire en passages forcés, genre featuring mignon avec Ben Harper, ou en auto-références pénibles (solo à la whammy par-ci, riffs usés jusqu’à la corde par-là). Je n’ai pas spécialement envie que The Nightwatchman redevienne un délire folk solitaire, mais qu’il retrouve le grain de protest songwriter, l’esprit inattendu et spontané que les deux autres disques avaient construits, malgré les failles niveau qualité.

Et de toute façon, World Wide Rebel Songs convainc pour de bon sur un truc : Tom Morello a trouvé son après-Rage, inutile de croire à autre chose. Tant mieux et tant pis.