Pour beaucoup, les Meat Puppets sont vaguement connus comme les mecs ayant accompagné Kurt Cobain sur trois chansons de l’Unplugged de Nirvana. Qu’une pige de dix minutes puisse dominer à ce point leur discographie entière en terme de notoriété en dit long sur les rouages complexes de la reconnaissance artistique. Le groupe lui-même n’en parle quasiment jamais, comme pour éviter d’encourager les chroniqueurs dans mon genre à perpétuer cette étrange malédiction. Trop tard. En tout cas leur retenue est admirable, et s’ils ont certainement profité de ce monumental coup de pub (assez finement orchestré par Cobain, qui souhaitait les faire connaître), leur réalité est en fin de compte assez cruelle car sans eux on n’aurait peut-être pas eu Nirvana, Pavement, Beck, Grandaddy, hum, Soundgarden et tant d’autres. Kim Thayil en saura quelque chose puisqu’il a pillé le répertoire de Curt Kirkwood à la recherche du moindre riff ou solo. Les leads psychédéliques de Black Hole Sun? C’est du Meat Puppets, oui. Comme les Replacements ou Hüsker Dü, les ‘Puppets ont inventé dans les années 80 ce qui s’est vendu dans les années 90.

En 2013 on ne peut pas attendre des frères Kirkwood de révolutionner quoi que ce soit, mais on n’a certainement pas à faire à un groupe qui vit sur ses acquis. En concert, on voudra bien-sûr entendre Backwater, Plateau, Lake Of Fire ou Up On The Sun, mais l’intérêt de leur musique réside ailleurs. On y va pour écouter ces mecs jouer et être témoin des fabuleuses interactions guitare-basse dont ils ont le secret, de leurs improvisations et changements de rythme impromptus, ainsi que de leur étonnante versatilité et virtuosité musicale.

Don’t try this at home (les Meat Puppets en 1994)

Leurs nouvelles chansons ne sont pas dégueulasses non plus. En attestent deux des perles de ce nouvel album (le quatorzième du groupe): un Waiting où la guitare acoustique de Kirkwood senior fait des merveilles et surtout Time And Money, haut la main l’une des plus belles chansons entendues cette année. Et des mieux arrangées, aussi.

À l’écoute de Rat Farm, le côté touche-à-tout éclectique de ces pionniers n’est pas immédiatement évident. Cela fait bien vingt ans que le groupe a gommé ses folles excentricités pour une approche plus pépère, un grunge-folk placide et assez lourdaud fossilisé autour de la voix monocorde de Curt Kirkwood. On regrette les dérapages pas toujours contrôlés des débuts entre punk hardcore et country psyché, les demi-tours reggae et métal, et même les albums-concept chantés volontairement faux de bout en bout. Mais il va de soi que l’on n’a pas éternellement vingt ans et que les drogues, ça va un moment. Surtout que Cris Kirkwood a bien failli y passer il y a une dizaine d’années. Pourtant, sous l’aspect survivants en pré-retraite de ces Meat Puppets cinquantenaires il y a bel et bien le coeur d’un groupe unique qui continue de battre la chamade.

Cela s’entend dès le début de l’album et de la chanson-titre, dont l’intro toute en lourdes percussions et guitares donne lieu à un couplet ska/folk, lui-même suivi d’un vibrant refrain power pop. Un peu plus tard, Leave Your Head Alone nous gratifie d’un petit retour d’acide peu abordable en principe mais qui, comme toujours, tourne à l’avantage d’un groupe plus débrouillard qu’il ne paraît. Pour le reste, One More Drop et Down présentent une version plus conventionnelle du folk-rock un peu bouseux des Kirkwood, aussi sympathique et décomplexé qu’à l’accoutumée, auquel on ajoutera plusieurs titres comme You Don’t Know, Sometimes Blue ou Original One qui constituent le fil rouge d’un album défini par Curt comme de la folk gonflée à bloc. Le songwriting est plus solide que sur le déjà très bon Lollipop de 2011, et en cette occasion magnifié par les mille et une inventions d’un guitariste éblouissant. Peut-être pas assez cool, putassier et poseur pour attirer l’attention des sourds, hélas. Une chose est sûre, Cobain ne l’était pas, et pour qui veut bien tendre l’oreille il y a de l’or sur cet album comme dans une grande partie de la discographie des Meat Puppets. Parole de gérontophile !