Quoi de plus banal aujourd’hui qu’un petit groupe de garage rock avec un nom en ‘The’? Depuis ‘Is This It‘ et le fameux retour aux sources déclenché en 2001 on n’a plus jamais perdu de vue le rock rétro et les gangs de petites frappes secouant leurs tignasses au son des sixties, sautillant frénétiquement sur des riffs syncopés aussi étriqués que leurs blousons. Il est même fort probable que les années 2000 aient engendré plus de groupes de ce style que les années 60, ce qui au-delà de l’ironie est plutôt bienvenu. Certains se complaisent dans des hommages un peu trop convenus, certes, mais comment leur en vouloir? À défaut d’être inoubliables ou d’avoir le truc en plus, la plupart de ces disciples font au moins preuve de bon goût et revendiquent de saines influences, souvent plus variées et versatiles que le terme ‘garage’ ne suggère. On peut aussi bien retrouver l’attaque binaire viscérale des Sonics ou des 13th Floor Elevators que les déviances du Velvet Underground, sans parler des dérivés pop, psyché, surf ou punk du genre. En ce qui concerne The Shivas et leur excellent album ‘Whiteout !‘, bingo, on tombe sur la perle rare qui jongle avec brio entre toutes ces facettes. Et qui plus est avec une sacrée personnalité.

Il aura fallu pas mal de bouche à oreille et une réédition pour que cet album s’extirpe du tout-venant garage-indé et arrive à nos oreilles, ‘Whiteout !‘ n’étant initialement sorti qu’en cassette. Disponible depuis peu chez K Records, le disque s’impose et en impose avec une étonnante facilité, frôlant le sans-faute tout au long de ses onze titres. ‘Swimming With Sharks‘ ouvre dûment le bal toutes guitares en avant, en mode psych-rock, mais le groupe ne commet pas l’erreur de répéter vainement la formule par la suite. Trop d’idées pour ça. Le fabuleux ‘Thrill Yr Idols‘ lorgne davantage du côté des Byrds, ‘Gun In My Pocket‘ se rapproche des Beach Boys et du surf rock, et ainsi de suite avec ‘Baby I Need You‘ et ‘The Sun Don’t Shine‘ qui creusent même jusqu’aux années 50, sans pour autant suivre de vieux schémas musicaux au pied de la lettre. Bien structuré, ‘Whiteout !‘ n’exhibe pas tous ses muscles dès la première moitié et tempère ses efforts comme dans une course de fond jusqu’à l’épique ‘Living And Dying Like Horatio Algier‘, qui relance l’album vers des sommets inattendus. La chanson débouche sans prévenir sur une brillante coda instrumentale qui en plus d’arracher des larmes de joie change la perception que l’on peut avoir des Shivas de prime abord. C’est un titre à l’image du quatuor: une machine pop imprévisible déguisée en pastiche rétro, conduite avec assurance par de fins musiciens qui ne tiennent pas en place.

On continue ainsi à naviguer en eaux troubles sur une deuxième partie intense, jamais répétitive, baladant l’auditeur au gré des références cachées d’un groupe qui s’amuse. Et c’est évidemment fort contagieux. The Shivas savent tout faire ou presque, et toujours avec un flair épatant. Cette érudition leur permet même de brouiller les pistes au beau milieu d’un morceau, à l’instar du final de ‘Kissed In The Face‘ qui se lance bille en tête dans un improbable mélange de pop vocale 50’s et de groove dansant, le tout inondé d’harmonies planantes, à mi-chemin entre les Rolling Stones de ‘Sympathy For The Devil‘ et leur descendance ‘baggy’ (The Stone Roses, Primal Scream et compagnie). S’ils gardent intacte leur fraicheur et en supposant que l’inspiration les accompagne, le futur de ces jeunes américains s’annonce radieux et pourrait les emmener très loin hors des frontières du garage et du ghetto indé/lo-fi. Pour l’heure ce n’est rien de moins qu’un classique instantané qui nous est offert ici, le genre de petite bombe capable de réconcilier le fan de rock blasé avec ses premières amours et une scène alternative qui a parfois bien du mal à surprendre. Comme quoi de (très) vieilles influences peuvent encore donner lieu à des disques inusables et pleins de spontanéité. On n’en dira pas plus. En trois mots: les Shivas régalent.