Vous l’aurez peut-être remarqué, les amateurs de rock indé en pincent un peu pour Ty Segall. Il faut dire que le rejeton californien ne peut qu’inspirer de la sympathie entre son activité débordante, son style garage/lo-fi pur et dur et, bien sûr, son indéniable talent. On n’est qu’à moitié surpris de constater que le blondinet gagne peu à peu du terrain en terme d’exposition et remporte même les suffrages de ceux qui trouvaient feu Jay Reatard trop crade ou trop erratique. Résultat d’un travail acharné ou simple engouement, on lit les mêmes trucs un peu partout et le pitch de ‘Sleeper‘ ne pourrait pas être plus téléphoné: prolifique blablabla, White Stripes etcetera, mort récente d’un proche + album acoustique introspectif, nom d’une pipe, c’est la révélation. À vrai dire on ne sait pas très bien si les louanges récoltées dernièrement sont vraiment destinées au contenu de ‘Sleeper‘ ou plus globalement au concept Ty Segall, qui de son côté continue de faire à peu près la même chose que l’année dernière, l’année d’avant et l’année d’encore avant. En plus dépouillé cette fois-ci, certes, mais n’allons pas faire croire que le bonhomme n’avait jamais empoigné une guitare acoustique jusqu’ici, quand bien même ses incursions folk se résument à quelques titres de ‘Goodbye Bread‘ (2011), ‘Hair‘ (2012) et deux ou trois autres bricoles.

L’approche lo-fi analogue reste donc inchangée et les influences ne varient pas tant que ça. Parfois pas du tout. Ça sonne un peu plus comme du Syd Barrett ou un très jeune David Bowie en plan folk, beaucoup moins comme du John Lennon sous amphétamines ou du garage débridé, mais cela est surtout dû à l’absence quasi totale d’électricité et aux rachitiques arrangements. Peu ou pas d’extrapolations noisy, pas de batterie, un violon par-ci, une maigre lead électrique par là, quelques overdubs de voix et une bonne vieille gratte en bois comme seul vrai support. Ce qui n’est pas un mal en soi, à condition de compenser avec une interprétation béton. Hélas, Ty Segall n’est ni un chanteur charismatique, ni un parolier extraordinaire, ni même un boute-en-train. Ses vagues confessions tombent souvent à plat, a fortiori quand les chansons sont moyennes. Dans l’ensemble, ‘Sleeper‘ manque non seulement de vie et de nerf mais aussi de choses à dire. La comparaison avec des classiques du lo-fi acoustique comme ‘One Foot In The Grave‘ de Beck ou les premiers Elliott Smith est peu flatteuse: en l’absence d’humour ou de tension émotionnelle, difficile de discerner l’intention derrière cette soudaine ‘mise à nue’. Tout cela reste trop timide, trop effacé. D’autres sont déjà passés par là avec les idées plus claires et davantage de présence. On écoute donc distraitement l’anecdotique ‘The Keeper‘, le blues passable de ‘6th Street‘, la rêverie barrée ‘Queen Lullabye‘ ou la conclusion en queue de poisson ‘The West‘.

C’est évidemment un peu frustrant car la belle et passionnée chanson-titre laisse entrevoir tout autre chose. Il faudra pourtant se contenter de trop rares moments d’inspiration où le tempérament de Ty Segall reprend le dessus, essentiellement sur ‘The Man Man‘, le mini-jam de ‘Come Outside‘ et la complainte ‘She Don’t Care‘. Pour le reste, force est de constater que le songwriting n’est pas tout à fait à la hauteur de la réputation du jeune prodige, et encore moins dans un contexte aussi exigeant que celui de l’album solo-acoustique. ‘Sleeper‘ n’est pas médiocre au point d’y voir un ratage complet – parlons plutôt d’un ajout plus ou moins dispensable à une déjà copieuse discographie – mais il laisse en évidence certaines limites et une tendance à se complaire dans l’inachevé, même si cela fait partie du charme de l’intéressé. Ce n’est pas un hasard si la tournée en cours propose des versions plus habillées de ces chansons, agrémentées pour l’occasion d’une deuxième guitare, d’une basse et d’une batterie. Un format full band qui contredit un peu les ambitions intimistes du disque mais qui, pour l’instant, sied beaucoup mieux à son auteur.