Les amoureux du rock alternatif le savent, le terme « lo-fi » ne désigne pas seulement un filtre Instagram. Il est néanmoins intéressant de constater qu’il suffit aujourd’hui d’un seul clic pour donner un aspect artificiellement négligé à ses photos ou à sa musique, avec bien-sûr la rassurante possibilité d’annuler l’effet en un clic de plus. Évitons de se répandre en sarcasmes et rappelons simplement que pour Sebadoh et tant d’autres on ne parlera pas d’effet de style mais plutôt de mouvement contre-culturel. L’idée d’enregistrer à l’arrache et sans moyens de production remonte au moins au punk DIY du tournant des années 80, avec l’émergence de groupes ne pouvant ou voulant pas élaborer un son ‘professionnel‘ selon les critères de la mode ou des maisons de disques. Le do-it-yourself est donc une histoire de ferveur et de frustration depuis le début, un genre destiné à survivre dans les marges, rebaptisé « lo-fi » il y a 20 ou 25 ans avec l’avènement du digital et l’évolution des techniques d’enregistrement.

C’est bien la frustration et le besoin d’émancipation qui est à l’origine du groupe de Lou Barlow, jeune bassiste névrosé de Dinosaur Jr. reclus dans sa chambre en 1987 pour y enregistrer ses chansons sur cassette avec Eric Gaffney. Après deux albums foutraques et l’incorporation de Jason Loewenstein, le trio s’est érigé en précurseur du bourgeonnant mouvement lo-fi du début des années 90. Loin d’être aussi fédérateur et accompli que les Pixies ou Nirvana, le groupe était alors un petit monstre à trois têtes s’échangeant instruments et idées de songwriting, selon l’humeur, improvisant ses concerts et déboulant de nulle part en pleine explosion du grunge. La suite est bien connue: un contingent de doux dingues emmené par Sebadoh, Pavement et Guided By Voices a marqué au fer rouge la scène indé de l’époque à coups d’albums de bricolos devenus cultes.

On n’exagèrera pas en précisant que Sebadoh était l’un des groupes les plus erratiques, schizophrènes et peu accessibles de cette période, malgré un virage progressif vers des compos soignées suite au départ d’Eric Gaffney. Ce nouvel album, le premier en 14 ans, est évidemment plus proche du rock indé conventionnel de ‘Harmacy‘ (1996) que du bordélique et semi-acoustique ‘III‘ (1991), considéré comme une pierre angulaire du lo-fi. Certains se plairont peut-être à dire que le retour de Sebadoh est une affaire un peu foireuse, pas authentiquement lo-fi, mais ignorons ces foutaises et ne renvoyons pas bêtement Lou Barlow à son quatre pistes et sa chambre miteuse. L’album reste peu produit (notons au passage la différence entre ‘peu produit’ et ‘mal produit’) avec ce qu’il faut de contours crades et une saine envie d’en découdre, sans artifices. Pas une once de gras ici. On retrouve avec joie le line-up articulé autour du tandem Barlow/Loewenstein, soutenu par le batteur Bob D’Amico. D’un côté le sensible, récemment divorcé Lou Barlow, et de l’autre le branleur endurci Jason Loewenstein et son style plus menaçant. L’entente entre ces deux personnalités n’a jamais été aussi parfaite et leurs constantes permutations à l’écriture, au chant, à la guitare ou à la basse laissent sur le cul tant les transitions sont naturelles. ‘Soul And Fire‘, comme le dit la chanson.

Lou Barlow donne le La sur ‘I Will‘ de la plus belle des manières: en parlant d’amour, forcément déçu. Un thème très récurrent dans la discographie de Sebadoh et superbement exploité sur ce disque qui invite à se protéger émotionnellement. Frustration, besoin de liberté, recherche d’identité, les vieilles obsessions du lo-fi refont surface. Chacun s’y prend à sa façon: Barlow en exorcisant délicatement ses doutes avec toute la sincérité qu’on lui connaît (la part vulnérable de ‘Love You Here‘, ‘State Of Mine‘, ‘Let It Out‘ ou ‘Listen‘) et Loewenstein en se défoulant rageusement sur des riffs et des leads irrésistibles (la part vindicative de ‘Beat‘, ‘Defend Yourself‘, ‘Final Days‘ ou le dernier mot ‘Separate‘). On le remarque à nouveau, ce dernier poutre comme personne et ressuscite avec trois bouts de ficelle un certain idéal rock perdu depuis le succès écrasant des productions de Butch Vig et Brendan O’Brien. ‘Defend Yourself‘ est le son d’un groupe jamais arrivé à maturité, jamais concerné par le manque d’attrait mainstream et suffisamment humble pour ne pas en faire un objectif. Mais puisque nous parlons bien de rock indé (du vrai, pas un facsimilé signé sur une major) le constat reste le même: après s’être tapé pendant des années des copies de copies de copies de Pavement, on qualifiera d’aubaine le retour d’originaux comme Sebadoh, qui ne doivent rien à Stephen Malkmus, ni à personne. Les américains signent là leur album le plus cohérent – et certainement l’un des meilleurs – sans rien sacrifier. On n’en demandait pas tant.