Questionné sur la culture indé des années 90, Stephen Malkmus remarquait récemment: «À l’époque on se voulait plein de cynisme et d’ironie, mais d’une certaine manière c’était plus idéaliste et innocent que les courants indés mainstream d’aujourd’hui». Sans être excessivement réac’ ou nostalgique, ce ‘Get There‘ des quadra Juliana Hatfield et Matthew Caws est un disque lègèrement désuet qui porte en lui plusieurs signes caractéristiques de l’alternatif américain post-grunge d’il y a vingt ans, celui-là même dont parle l’ancien leader de Pavement. On y retrouve vite le mélange de nonchalance et de sincérité de la dénommée génération X, la poésie slacker du détail et du quotidien, la peur de se montrer trop ambitieux, des chansons pleines de beaux arpèges et de déclarations anodines du style ‘je me gratte l’épaule‘ ou ‘je te regarde fumer‘. Une certaine retenue et un détachement qui appartiennent à une autre époque. Pas une note de trop dans ces compos aux arrangements rudimentaires, habillées de guitares soignées, de discrètes percussions, tantôt live tantôt synthétiques, et d’un clavier occasionnel. Dans l’attitude comme dans l’écriture rien n’est surjoué, les structures ne cherchent pas midi à quatorze heures et la production ne s’encombre d’aucune indulgence ou effet sophistiqué en vogue aujourd’hui. Une affaire presque artisanale, à la dimension humaine palpable. ‘Get There‘ porte l’âge et les origines de ses protagonistes sans aucun complexe.

Il se dégage pourtant de la guitar-pop simpliste et ‘démodée’ de Minor Alps une fraicheur surprenante, résultat d’une évidente complicité entre deux talents conjugués à la perfection et convergeant vers le même idéal. Fan ou non, personne ne mettra en doute la constance du songwriting de Matthew Caws chez Nada Surf (l’album bénéficie amplement de sa patte) et quant à Juliana Hatfield difficile de résumer en trois mots le parcours de cette héroïne grunge-pop, égérie du college rock des nineties tant avec les Blake Babies qu’en solo, sans oublier son rôle crucial dans la discographie des Lemonheads. Une petite brindille de nana ultrasensible à la voix fluette mais au charme XXL. Le duo chante simultanément sur la presque totalité des onze titres, et sans aller chercher plus loin l’unité fusionnelle des deux voix vaut à elle seule le détour. Un pur délice, sur des chansons addictives, gracieuses et aériennes. Deux envolées électriques mises à part (l’excellent single ‘I Don’t Know What To Do With My Hands‘ et ‘Mixed Feelings‘), l’ensemble baigne dans un spleen décontracté sur fond d’élégantes progressions d’accords et de mélodies entêtantes (‘If I Wanted Trouble‘, ‘Wish You Were Upstairs‘, ‘Radio Static‘) et si l’ennui finit par guetter en toute fin de disque, particulièrement sur la somnolente ‘Away Again‘, la délicatesse de l’écriture et les sommets (mineurs) de ‘Get There‘ donnent envie d’y revenir encore et encore. Tel le Mont Ventoux qui donne son nom au groupe l’album est à classer hors catégorie. C’est une petite montagne isolée dans le panorama actuel, mais dont l’ascension procure de bien belles sensations.