Attention, nous dit-on un peu partout, ceci n’est pas un disque de Pavement. Quinze ans après la dissolution du probable meilleur groupe des années 90 il est encore de rigueur d’accueillir chacun des albums solo de Stephen Malkmus avec une pointe d’amertume. Les années ont pourtant été aussi clémentes avec sa musique qu’avec celle de Pavement, groupe rigolo sans tubes et sans glamour faisant aujourd’hui figure de divinité du rock indé. Les américains ont certes tout fait comme il fallait, ont expérimenté sans ennuyer, ont déconné mais pas trop, ont évolué sans se fourvoyer et se sont séparés pile au bon moment, laissant derrière eux une disco béton et un frontman en pleine fleur de l’âge. D’où un léger malaise puisque l’ardeur un peu vaine des légions de prétendants voulant devenir Pavement n’a d’égal que l’éternelle désinvolture du principal intéressé, pas spécialement anxieux de ressusciter le passé et de faire applaudir la galerie en capitalisant sur le répertoire de son ex-groupe (dont il ne joue même pas les chansons en concert). Le type heureux de vivre, content de suivre humblement sa muse et son petit bonhomme de chemin, sans crise d’identité à la Frank Black, sans panne sèche à la Rivers Cuomo. Un peu trop digne et discret pour notre époque, peut-être. Alors non, ‘Wig Out At Jagbags‘ n’est pas un disque de Pavement, qu’on se le dise, et ce malgré son titre au charabia loufoque et sa délicieuse pop déglinguée qui rappelle un peu… ben Pavement, en fait. Merde alors.

Mais ceci n’est pas un disque de Pavement, nous dit-on. Fort bien, mais rappelons toutefois que Pavement ne faisait plus vraiment du Pavement sur les très disciplinés deux derniers albums du groupe. D’ailleurs, quitte à faire un concours de qui-est-le-plus-Pavement, le plutôt foutraque ‘Wig Out At Jagbags‘ bat ‘Terror Twilight‘ à plate couture et vient même chatouiller ‘Brighten The Corners‘ en plus d’une occasion. Après avoir exploré plusieurs concepts d’écriture et de mise en forme sur ses cinq albums solo Stephen Malkmus a semble-t-il bouclé un cycle, de même qu’en cinq disques avec Pavement, et c’est avec le panache d’un débutant qu’il revient ici vers une approche plus directe et une urgence qu’on n’attendait plus forcément, tout en continuant de puiser abondamment dans ses influences classic-rock. Ses Jicks n’ont pas la personnalité de Scott Kannberg & co mais un équilibre intéressant s’installe vite entre le jeu décontracté du gland qui caractérisait son ancien groupe, des jams souples mais concis et le songwriting plus posé, réfléchi des dix ou quinze dernières années. Cerise sur le pompon, les chansons sont comme toujours au rendez-vous (euphémisme vu le niveau de ouf des compos) et que l’on soit damné si ce sixième album n’est pas l’un des plus plaisants qu’il nous ait donné, toutes périodes confondues.

Ceci n’est pas un disque de Pavement, et heureusement. Heureusement car le poker d’as ‘The Janitor Revealed‘ / ‘Lariat‘ / ‘Houston Hades‘ / ‘Shibboleth‘ est digne des plus belles inventions pop de l’auteur. Heureusement car ‘J Smoov‘ enchaine avec des cuivres fondants et toute la classe du monde, et heureusement car ‘Rumble At The Rainbo‘, ‘Chartjunk‘, la Lou Reedienne ‘Independence Street‘ et ‘Scattegories‘ ne palissent pas en comparaison. Vous pouvez les compter, elles sont presque toutes là, et le reste se tient aussi. Heureusement, car sauf scénario improbable Pavement n’enregistrera plus jamais et cependant l’âme facétieuse du groupe reste intacte au travers de son leader, qui mine de rien n’a toujours pas fait deux fois le même disque en plus de vingt ans et évite tous les écueils de la nostalgie. Après [url=https://www.visual-music.org/chronique-845.htm]un ambitieux[url] ‘Real Emotional Trash‘ et un ‘Mirror Traffic‘ [url=https://www.visual-music.org/chronique-1445.htm]très soigné[url], ‘Wig Out At Jagbags‘ renoue avec une facette plus spontanée de Stephen Malkmus, toujours au sommet de son art à la gratte et plus vivant que jamais à ses 47 ans. Alors comme lui on regarde de l’avant, et uniquement de l’avant.