Prologue
Nous sommes en juin 2000. L’insaisissable joker de la pop alternative Beck Hansen sort des années 90 sur un nuage. Monsieur a tous les as dans sa manche, glanés un à un en quelques albums: pédigrée indé + facteur cool + crédibilité artistique + popularité mainstream. Signé sur Geffen mais plus fun et expérimental que n’importe quelle révélation underground, le ‘petit prince des 90’s‘ (© TGC) tourne son brillant ‘Midnite Vultures‘ sans complexe tandis que la plupart des promesses de sa génération se cherchent ou commencent à douter. Mais en cette belle journée de juin, trois petites semaines avant le jour de ses 30 ans, le voilà qui rentre dans sa Californie natale – peut-être à l’improviste, qui sait – et découvre avec effroi que sa fiancée le trompe depuis des mois. Le drame est noué.

Acte I
Automne 2002. C’est un Beck hagard et un peu absent qui émerge de l’ombre après une intense période de dépression et de remises en cause diverses (sans oublier le cap souvent révélateur de la trentaine) avec un album folk impossiblement triste, débarrassé de toute trace d’humour ou d’ironie. ‘Sea Change‘ surprend, fait parler, divise un peu mais la belle production de Nigel Godrich et la force tranquille des chansons emballent tout de même la critique. ‘Beck a mûri‘ dit-on, sans trop mesurer le sens de ces mots.

Acte II
2005. ‘Sea Change‘ commence à prendre des airs d’album culte, y compris chez certains sceptiques de la première heure qui, il faut le croire, sont devenus cocus à leur tour. Ou se sont acheté des oreilles. Oui c’est un peu morne, mais c’est aussi très beau, élégant, sincère et intemporel. Beck a cependant une carrière à continuer et ‘Guero‘ débarque avec son featuring de Jack White, sa prod des Dust Brothers, ses remixes et ses pitreries à la ‘Odelay‘, mais en beaucoup moins bien. Bizarrement froide et sérieuse sous la surface, la musique indique qu’un cap a bel et bien été franchi – ce que les deux albums suivants, pas mauvais au demeurant, ne feront que confirmer. ‘Guero‘ cartonne malgré tout et Beck constate que revisiter son propre répertoire a du bon.

Acte III
février 2014. ‘Sea Change‘ est considéré comme la dernière vraie réussite de Beck. Un disque sur lequel il change littéralement de voix, abandonnant de façon définitive le chant railleur et fantaisiste de sa vingtaine pour un baryton riche et caverneux à la Scott Walker. Retour annoncé à la folk et retour tout court, ‘Morning Phase‘, premier album studio en six ans, est paraît-il une suite à ‘Sea Change‘, ou plus précisément ‘a companion piece’ selon la promo. Comme si les grands disques avaient besoin de compagnie pour se sentir moins seuls. En vérité, les premières écoutes évoquent plus volontiers une pâle copie. Beck-le-producteur (sa nouvelle marotte) et Beck-le-songwriter reprennent scrupuleusement les signes d’identité du disque de 2002, et ce sans même le dissimuler puisque ‘Morning‘ recycle d’emblée ‘The Golden Age‘.

Ce n’est qu’un avertissement: les rythmes à la lenteur exagérée, les arrangements parcimonieux, les percussions étouffées, les cordes dramatiques, tout est là. Tout sauf le principal: l’urgence qui se dégageait de chaque syllabe de ‘Guess I’m Doing Fine‘, ‘Already Dead‘ et, allons-y sans chipoter, de l’ensemble de ‘Sea Change‘. De son propre aveu Beck a un message à livrer, plus optimiste cette fois, mais rien à exorciser. Chante pour la galerie et non pour lui-même. ‘Morning Phase‘ n’est donc rien d’autre qu’une vague interprétation de ce fameux matin suivant une dépression où l’on se sent enfin un tout petit peu mieux et prêt à regarder de l’avant. Pas encore affranchi de la douleur mais le temps a fait son oeuvre et commencé à anesthésier les plaies. Belle idée que voici mais à ce jeu-là, et malgré ses bonnes intentions, Beck nous ressert involontairement un de ses désormais habituels numéros de type peu concerné toisant le monde depuis la distance. Sans vraie passion ni colère contenue, absorbé dans ses pensées. Le sentimentalisme symphonique ouvrant le disque et culminant plus tard sur ‘Unforgiven‘, ‘Wave‘ et ‘Waking Light‘ paraît en conséquence surfait, les cordes simulant l’émotion là où le moindre trémolo de ‘Lonesome Tears‘ fendait le coeur. Que reste-t-il? Un agréable fond sonore porté par une voix XXL et quelques bonnes chansons folk. ‘Heart is a Drum‘, ‘Say Goodbye‘ et la très ‘Mutations‘-esque ‘Blackbird Chain‘ viennent s’ajouter à la longue liste des perles de l’auteur. Pas un mauvais disque, en fin de compte. Mais ‘Morning Phase‘ reste un piètre dénouement à l’énigme soulevée par ‘Sea Change‘, à la limite du Happy End forcé. Sans démériter, Beck donne accidentellement une perspective peu emballante sur son évolution musicale de ces 12 dernières années. Celle d’un artiste qui aurait bien besoin de larguer les amarres à nouveau.