«Il faudrait que Tom arrête de confondre ce qui se vend et ce qui est bien». La petite phrase assassine du copain Bob Dylan date d’il y a une dizaine d’années, l’histoire ne dit pas si Tom Petty s’en est formalisé (on imagine que si, un peu quand même) mais en tout cas ses derniers albums ont plus d’allure que les putrides ‘Echo‘ et ‘The Last DJ‘ livrés au tournant des années 2000 – période durant laquelle ce rockeur déjà plus très frais se momifiait à vue d’oeil. Compréhensible vu son CV, mais dommage dans la mesure où 1. vendre des disques par camions n’a jamais été un souci pour Tom Petty, légende vivante du classic rock ricain au même titre que Bruce Springsteen (sans l’esbroufe populiste) et 2. il y a dans la discographie du vieux blond à la voix nasillarde des pelletés de vraies bonnes chansons, plus compétentes que géniales mais pas moins remarquables ou influentes pour autant. Enregistrées pour la plupart entre la fin des années 70 et le début des années 90, toutes n’ont pas bénéficié de productions très gracieuses, certes. Disons qu’elles sont bien de leur temps et qu’elles plaisent beaucoup aux beaufs, mais tout le monde n’a pas des ‘Listen To Her Heart‘ et des ‘A Face In The Crowd‘ dans son répertoire. Respect, donc. Lorsque le magicien Neil Young s’est étrangement obstiné à faire de la merde dégoulinante album après album à partir de 1980, lorsque tous les héros vieillissants des sixties ont plongé tête baissée dans la médiocrité, une génération entière a pu se consoler avec le rock FM tendu et les irréprochables tubes radio de l’opiniâtre Tom Petty, avec ou sans ses Heartbreakers.

Puisque l’heure est aux rétrospectives de fin d’année, un petit mot sur le réussi ‘Hypnotic Eye‘ n’est pas de trop avant de tourner la page. Dans la catégorie rock à papa, 2014 s’achève en fanfare avec les gros riffs recyclés d’Angus Young mais – bon goût oblige, hein, lol – on retiendra plus volontiers le travail d’orfèvre et les solos aux petits oignons du heartbreaker Mike Campbell, excellent guitariste, sur un disque irrémédiablement ringard dans ses élans rock n’roll d’un autre âge et pourtant sauvé par une écriture de très bonne tenue. Du commercial intelligent, n’en déplaise à Bob. Si les sexagénaires n’évitent pas toujours les clichés et les maladresses (le riff ronflant de ‘American Dream Plan B‘, le blues blanc préhistorique de ‘Power Drunk‘, le U pour faire djeun’s dans ‘U Get Me High‘ etc…), on retrouve ici en substance tout ce qui a construit la renommée du groupe et de son leader – à savoir des enchainements couplet-pont-refrain on ne peut plus classiques mais impeccablement ficelés, des jams incisifs et des mélodies sans prétention qui font gentiment taper du pied, avec en figure de proue la sincérité un peu désarmante mais toujours sympathique de Petty (‘Full Grown Boy‘, ‘Forgotten Man‘, ‘Sins Of My Youth‘). Honnêtement, on sauterait de joie si les Rolling Stones mettaient de côté leur orgueil de playboys fripés et se montraient encore capables de pondre des titres aussi décomplexés, dignes et plaisants que ‘Fault Lines‘, ‘Red River‘ ou ‘Shadow People‘. Le nom de Tom Petty a été cité de façon assez récurrente cette année, souvent pour encenser les albums d’artistes 30 ans plus jeunes comme Ryan Adams ou The War On Drugs. Avec ‘Hypnotic Eye‘, cependant, l’intéressé a démontré qu’on pouvait encore parler de lui au présent, et sans rougir. Ça méritait d’être remarqué.