C’est beau la vie, non ? Il y a deux ans, personne ou presque ne savait qui était Alex Turner. Aujourd’hui, le petit gars hirsute a sorti deux albums avec Arctic Monkeys, que certains bien renseignés tiennent pour des chef d’oeuvres, et fait actuellement la une de tous les magazines avec son projet parallèle, The Last Shadow Puppets. Impossible d’y échapper. Pas le choix. Disque obligatoire du moment à égalité avec le MGMT. Le projet Last Shadow Puppets ? Un chef d’oeuvre pop. Rien que ça. Turner et son compère Miles Kane des Rascals le disent, on peut donc les croire, il n’y a plus de disques pop. Fini. Basta. Over. Kaputt. Mais toctoc badaboum, nos deux jeunots vont régler ça. Ils ont fait simple : on prend la formule Arctic Monkeys, on baisse le volume des guitares et on ajoute un peu de choeurs et beaucoup de cordes. Comme ça on rappellera Burt Bacharach.

Visiblement, il n’en fallait pas plus, la presse délire et il semble se profiler un consensus : l’album The Age of Understatement est un chef d’oeuvre pop. Comme Pet Sounds.

Sauf qu’à Visual, on n’a pas -encore- les majors qui nous soufflent nos avis. Et puis sachez-le amis lecteurs, Ross prépare du poisson tous les vendredis et Jye nous fait réciter des poèmes tous les soirs avant le dodo, ça file une mémoire d’éléphant. Surtout, on n’est pas des bobos. Alors on se souvient au détour de plusieurs accords de The Age of Understatement qu’on a écouté, et aimé (du moins pour un membre de la noble équipe de ce webzine) The Coral. Réflexion, effort de mémoire intense, et eurêka. Alex Turner l’a dit : son modèle, c’est The Coral. Ici, il a tout piqué ou presque. Monsieur Turner et l’autre font les érudits en citant Bowie, Scott Walker et Bacharach mais ça ne prend pas messieurs. Vous avez tout pompé sur The Coral. Vous n’êtes pas allé chercher plus loin que The Coral. Qui eux malheureusement n’ont pas une major qui dirige les plumes des journalistes. Voilà pour la mise au point.

Partant de ce principe, on aurait adoré détester ce disque qu’une personne de fort bon goût ayant des gènes communs avec l’auteur de ces lignes a qualifié « d’abominable ». Mais, pour parler jeune, c’est assez stylé par moments. Il y a de l’abominable sur une bonne moitié : « I don’t like you anymore » est presque aussi pénible que l’idée d’un come-back de System of a Down. Il y a des sottises comme « Only the truth » et son rythme à la cow-boy, style western spaghetti de seconde zone. Et ce single, « The age of understatement » (au passage, on signifie à Tania Bruna-Rosso du Grand Journal que cela veut dire « l’époque du sous-entendu ») est aussi grandiloquent que pauvre mélodiquement. Les titres les plus rythmés sont de manière général une resucée de ce que fait habituellement Turner, avec une bien belle touche de mauvais goût pour enrober le tout.

Toutefois, cet album possède aussi de quoi séduire durablement, et on le dit clairement, il y a quelques merveilles que les écoutes ne font que rendre plus belles : « Meeting place », « Standing next to me », le délicat « The Chamber », « Black plant » et le superbe « My mistakes were made for you » valent clairement le détour, à commencer par cette dernière. Sur ces titres, on ne peut que s’incliner, ambiance générique James Bond (« In my room »), plus Shirley Bassey que Duran Duran, des cordes dans tous les sens, des chansons pleines de mélancolie souvent touchantes. Ces petits bijoux offrent un grand regret, celui que Turner et machin n’aient pas eu le courage de prendre plus souvent leurs fans à rebrousse poil car le projet The Last Shadow Puppets n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il ne sonne plus comme Arctic Monkeys. In my room et My mistakes… le prouvent allégrement et touchent la même source que le très beau Roots and Echoes de… The Coral. Evidemment.

Donc d’excellentes choses qui cependant ne tiennent pas un round contre Bacharach (après tout si Turner et Kane veulent se frotter à la légende comparons les à celle-ci) mais aussi pas mal pour ne pas dire beaucoup trop d’idioties faites pour ne pas perturber outre mesure le fan de base et la fan-base de Arctic Monkeys. Toutefois on préfère retenir ces quelques petites symphonies de poche qui ne font pas de The Age of Understatement un chef d’oeuvre mais un honnête disque de la pop pour enfants d’une certaine manière qui parvient à donner un semblant de foi : il se pourrait bien que le prochain Last Shadow Puppets soit une vraie bombe. Il suffit d’un peu plus de courage.