Nicola n’est pas très content ce soir. Encore une fois, son enfoiré de père lui a fait remarquer que sa tenue sortait de l’ordinaire. « C’est artistique papa, c’est comme chez Mark Rydell. De toutes façons tu ne comprends jamais rien… ».
Non, son père ne comprend jamais rien. Manager un peu vieux jeu dans une boite de biens industriels, son père éprouve une difficulté certaine à cacher la honte que lui inspire son fils unique. Ce dernier s’est teint les cheveux en noir et arbore une mèche, rebelle évidemment, blanche. Son élocution l’insupporte aussi. Il lui semble que Nicola passe son temps à marmonner plus qu’à parler. Une voix mal assurée dont la mue ne serait pas tout à fait achevée. Si ce n’était pour les taches suspectes que Marita la bonne trouve dans ses draps, il se demanderait si son fils ne souffrirait pas d’un problème testiculaire. Mais pour l’heure, il avait un autre souci. Tous ces posters dans la chambre de Nico l’intriguaient.

Il y avait comme un décalage… Nico écoute une sorte de metal pop vaguement gothique, des mecs qui hurlent comme des monstres, pourtant, les posters montraient une espèce de tarlouze avec un nom de gonzesse. Rien de très viril.
Son fils unique était-il gay ? La faute de sa mère ça…
Il lui en avait parlé une fois. Nicola, par provocation pensait-il, lui avait répondu que pour lui, il appartenait au troisième sexe. Ce qui ne l’avait pas franchement rassuré. Il avait rusé alors.
En fin de journée, il s’était approché discrètement du lycée et avait coincé Olivier, le meilleur ami de Nico. Il avait été malin sur ce coup. « Je ne dis rien à ton père sur ton shit si tu me parles de mon fils ». Oli avait tout craché. Nico est différent. Taciturne. Obsédé par les films de Tim Burton, surtout Charlie et la Chocolaterie, Nicolas vit dans son monde. Il lit Baudelaire, se retrouve dans le spleen et est fan de ce groupe de tarlouzes frimeurs, Placebo. Cependant, il s’en foutait. Ce qu’il voulait savoir lui, c’était si son fils était un suceur de noeuds.
« Il est amoureux d’Ann-So » avait répondu Oli.
La fille était mignonne. Punkette toute propre sur elle. Une mini-jupe, un chemisier qui ressemblait aux nanas qu’il apercevait dans les mangas de son fils, un côté très adolescente incomprise, du genre à envoyer chier sa mère et pleurer ensuite dans son lit parce que maman avait finalement raison : les cheveux bleus, ça donne l’impression qu’un perroquet vous a chié dessus.
La fierté du père de Nico est venue d’ailleurs. Oli lui avait confié que son fils nourrissait une obsession pour la première guerre mondiale et que d’ailleurs, le clip de sa nouvelle chanson était à base d’images d’archive.

« Ah oui, son groupe… » s’était dit son père. Il n’a jamais compris l’obsession de son fils pour la musique. Même avec toute la meilleure volonté du monde, Nicola ne sait pas chanter, c’est évident. Il avait on ne sait trop comment réussi à décrocher un contrat avec une maison de disques et après un succès monstre dans les 80’s, il surfait depuis sur la vague débilo-nostalgique de tous ces gens qui ne laissent pas le temps faire son travail et ne veulent pas vieillir. Putain de Michael Jackson en puissance.
Cependant, le succès de Nico ne se démentait pas et ça marchait pour lui, tant mieux. Son fils fait de la musique de merde, va toujours au lycée à 50 piges mais bon, au moins il n’est pas pédé.