Prélude

Impossible de parler de ce premier album de My Own Private Alaska sans évoquer la genèse du groupe. Fin 2007, un trio toulousain composé d’un chanteur, d’un pianiste et d’un batteur se forme, avec pour but de se désolidariser du milieu (assez restreint) du métal / hardcore français. Sa formule atypique étonne, le chant exclusivement hurlé fascine, les prestations scéniques volontairement rebrousse poil divisent. L’EP éponyme sort, cinq titres (+ un bonus) épurés et brutes sucitant un engouement – et il faut bien le dire, également une forte désapprobation – qui dépasse le groupe. Comble de l’agitation, Ross Robinson himself (Korn, Glassjaw, At The Drive-In) contacte le trio et propose d’enregistrer leur premier album. S’en suivent une recording session en Californie puis quelques mois pendant lesquels fans et détracteurs ont pu s’écharper autour du clip d’After You ou du concert du trio en 1e partie de Metallica aux arènes de Nîmes. Enfin, en ce mois de mars 2010, l’album Amen sort sur le label de Robinson, I Am Recording.

Variations

Sur les onze titres qui composent cet effort, quatre sont déjà bien connus par les détenteurs du premier EP. En effet les toulousains n’avaient pas assez de nouvelles compos au moment d’entrer en studio, c’est pourquoi ils nous proposent des versions alternatives d’anciens titres. Une fois passée la découverte de la reinterprétation, on doit se rendre à l’évidence: Ces nouvelles versions sont loupées.
La force de My Own Private Alaska réside dans la sobriété absolue des instruments pour mieux souligner l’apreté du chant, ce qui donne ce coté ‘crade’ à sa musique. Là, on a l’impression que Robinson à tout remis à l’envers. Et que je te mets de la reverb sur le piano, et que je te dis au batteur de rouler du tambour et de rajouter des frappes superflues, et que je pousse le chanteur à inverser ses intonations sur les moments clés des chansons. La sanction est immédiate: Ces chansons qui prenaient aux tripes à chaque écoute sont devenues désormais presques agaçantes.
Ce qui irrite le plus, c’est surement ces simili brouillards numériques que Robinson balance de temps en temps sans doute pour restituer artificiellement le coté ‘crade’, notamment sur Kill Me twice et Page of a dictionnary. Cette mainmise de Robinson sur le projet est d’autant plus dommageable que les rares bonnes idées (le final de Die for me, les claquements de doigt sur Page of a Dictionnary) sont noyées dans l’avalanche de mauvais choix. Seule I am an island conserve son impact grace à son interprétation puissante et échevelée, sans toutefois dépasser l’originale.

Tabula Rasa

Un titre comme I am an island montre que le chant n’a pas besoin d’être systématiquement hurlé pour fonctionner dans la formule MOPA. Le groupe a composé ses nouveaux titres en prenant ce paramètre en considération, en utilisant les variations de la voix de Matthieu. Tristan (piano) et surtout Yohan (batterie) retrouvent leur concision. Ainsi, la musique de My Own Private Alaska gagne en volume et en explosivité. On apprécie d’autant plus que les mimines de Ross Robinson se sont bridées sur la boite à effet.
Sur Anchorage, le chanteur déclame ses paroles par grappe de façon confuse, compulsive et schizophrène, ne lachant sa voix que sur la fin. After you ressemble plus à une chanson ‘classique’, dans le sens où le chant bien que hurlé est modulé, et que l’accompagnement rythmique de la mélodie au piano semble moins radical que d’habitude. On y trouve des sonorités presque pop rock, et on se surprend à pense à Muse. Le tempo cardiaque et le thème trouvé par Tristan sur Broken Army séduit dès la première écoute malgré quelques effets étranges (dont la voix doublée).
La reprise de Where did you sleep last night est parfaite. MOPA n’aurait pas pu choisir un morceau qui leur corresponde mieux. C’est l’une des rares chansons où la voix réussit à réellement toucher l’auditeur, avec Anchorage et Amen qui fait ressentir intérieurement la souffrance de l’interprète par un phénomène qu’on ne saurait expliciter. Enfin, Just like you and I joue à fond sur les possibilités vocales de Matthieu et sur la frappe lourde de Yohan, ce qui en fait une chanson interessante, tout en explosivité.

A la fin de l’envoi…

My Own Private Alaska insiste parfois pesamment sur sa forte implication émotionnelle dans le processus créatif de leur musique. Si c’est effectivement ce qui donne sa spécificité aux morceaux du groupe, cela lui fait donner le baton pour se faire battre. Ceux qui les accusent d’élitisme suffisant ne manqueront pas de pointer les associations hasardeuses (un passage avec un rythme de marche militaire sur Broken army, comme c’est intelligent) et l’impudeur du groupe (Ode to silence qui dévoile les impressions studios sur un fond improvisé piano / batterie – superfétatoire, comme on dit par chez nous). Nous ne sommes pas assez bêtes pour enterrer le groupe sur la seule foi de ces entrefaits. On a néanmoins la sensation singulière que le séjour chez Ross Robinson a plus apporté personnellement aux membres My Own Private Alaska qu’à la musique de My Own Private Alaska.

Amen n’est pas une révolution, mais ce n’est pas un ratage complet non plus. C’est une expérience intéressante qui arrive à toucher quelque fois en plein coeur, mais qui malheureusement peine à mettre un frein à son jusqu’au boutisme et sa quête d’absolu. On a cependant hâte d’entendre les nouveaux titres en concert, et on se dit qu’il aurait peut-être été plus judicieux de se contenter de tous les placer dans un EP.