Cédric, assis sur le siège conducteur, essayait de se détendre en frottant ses mains moites sur le volant. Pour la cinquième fois en deux minutes, il jeta un regard nerveux au flingue faiblement dissimulé par les quelques papiers de la boîte à gant. Dans dix minutes, il mettrait en oeuvre l’idée qu’il avait eue à peine quelques heures plus tôt. Cette idée était dingue, il le savait bien. Pourtant, il était convaincu de son bienfondé. C’était comme si au fond, il n’avait jamais eu le choix.

Le matin même, son banquier lui avait refusé un nouveau prêt, affirmant que sa situation précaire n’offrait pas de garanties. Etait-ce de sa faute à lui, si personne ne lui proposait mieux que de l’intérim ? Ces putains de banques disent via leurs publicités radio et télé qu’elles sont là pour soutenir les projets de chacun. Tu parles ! Ils te laissent les miettes. Et j’ai été assez con pour lui avoir dit merci ! tempêta Cédric en frappant son tableau de bord.

Après l’épisode du refus de prêt, Cédric n’avait pas le coeur à se rendre à son taf du moment, à savoir caissier dans une boutique de fringue. A force de lécher des culs en souriant, il se sentait mourir à petit feu. Il ne voulait pas finir par perdre sa dignité comme Samira, la belle Samira, sa copine du primaire. Depuis qu’il l’avait vu se trémousser comme une pute dans une des cages du Chabolo, la boîte la plus minable du région, une question hantait toutes ses nuits de solitude.

Vais-je tomber aussi bas ?

L’idée lui était venue. Cédric allait faire péter les scores. Il allait se venger de tous ces connards plein de frics et des enfoirés qui leur serrent la main. Ces gens pour qui l’idéal c’est de se goinfrer plus, toujours plus. Ces gueules qu’on voit depuis plus de trente ans, qui chient leurs promesses électorales comme un puceau éjacule devant son premier porno. Il n’avait certes aucune chance d’y survivre, mais qu’importe : L’espace d’un instant, une heure, un jour peut être, la peur allait changer de camp.

Cédric ouvrit la boite à gant, saisit le pistolet que lui avait fourni son pote Matt en un temps record, le plongea dans la poche à droite de blouson et s’extirpa de sa caisse. Il s’approcha de l’attroupement non loin de là provoqué par la présence du porte-parole du Syndicat Patronal, venu présenter les conclusions de l’université d’été de son mouvement. Profitant de l’agitation, il se mêla au groupe de journalistes, joua des coudes pour s’approcher de sa cible. Une fois assez proche, en un éclair il sorti le flingue, le pointa vers le porte-parole et hurla :

Allez tous vous faire foutre !

C’est à ce moment là que les premiers coups de feu retentirent.