Si l’on contemple la trajectoire intense et rocambolesque des Replacements, de leurs débuts punk bordéliques à leur fin de course abrupte une décennie plus tard, on ne pourra pas accuser le groupe de ne pas avoir fait honneur à un nombre incalculable de clichés rock avec un sacré panache. Les américains n’en sont pas restés là puisque leur histoire post-séparation a continué à être digne d’un roman avec l’arrivée d’une reconnaissance tardive mais unanime les proclamant pionniers du rock alternatif, des décès prématurés d’ex-membres, un chanteur reclus et emmuré dans un silence prolongé, et un bassiste faisant le tour du monde en jet privé avec les Guns N’ Roses. Ajoutons donc à tout cela une reformation-surprise plus de vingt ans après le split et un EP de reprises enregistré dans le seul but de lever des fonds pour venir en aide à un ami souffrant (Slim Dunlop, le guitariste présent sur les derniers disques du groupe). Ne manque plus qu’un nouvel album, une tournée mondiale triomphale, et Hollywood tiendra là un dream scenario (et nous, de quoi nous pignoler jusqu’à l’épuisement).

Le plus surprenant dans tout ça ? Songs For Slim ne craint pas. La tentation de s’extasier devant ces cinq chansons est grande, mais puisqu’il s’agit d’un simple EP de reprises on se contentera de dire que c’est fabuleux. Ça sonne comme du Replacements de la meilleure époque (période Let it Be ou Tim, voire Pleased To Meet Me), avant les productions discutables des derniers albums, et comme aucun autre groupe au monde ne sonne comme les Replacements c’est déjà extraordinaire. Comme dit Paul Westerberg, ce groupe « rocke sa mère » encore aujourd’hui (« rocks like a mother » en vo). On ignore si les ‘Mats continueront l’aventure, mais en l’état Songs For Slim est un beau bras d’honneur à la destinée, une conclusion bien plus digne et positive que les doutes planant au-dessus de All Shook Down en 1990, et ce malgré les tristes circonstances amenant le groupe à se reformer.

Soyez certains qu’en ce moment même plusieurs générations de fans sont en train de sourire comme des bienheureux en écoutant la boogie jubilatoire de « Busted Up » (avec un Westerberg en forme olympique), la version déglinguée de « Radio Hook Word Hit » chantée par le batteur Chris Mars, ou les reprises imparables de « I’m Not Sayin’ » de Gordon Lightfoot et « Lost Highway » de Hank Williams. Sur ces deux derniers titres les Replacements semblent s’être télétransportés directement de 1985 et envoient du pâté comme personne, avec ce style particulier que l’on ne tentera pas de définir ici sous peine de se lancer dans une tirade interminable. L’EP s’achève évidemment trop vite mais de façon optimiste avec « Everything’s Coming Up Roses », un vieux thème tiré d’un show musical de Broadway. Cinq titres qui résument bien tout ce qui fait la réputation du groupe, jusque dans les choix contrastés des chansons. C’est à la fois beaucoup et tellement peu. Mais au final la vraie bonne nouvelle (et le côté un peu flippant de ce disque inattendu, aussi) c’est qu’ensemble Paul Westerberg, Tommy Stinson et Chris Mars sont en tout point aussi cools et viscéralement rock n’roll qu’il y a 30 ans. Et ça, les amis, ça calme.