Pour un groupe né un peu précipitamment des cendres d’Oasis, moqué par principe dès le premier single Bring The Light, pronostiqué puis confirmé grand perdant de la course aux charts fratricide de 2011, Beady Eye est sorti inexplicablement indemne de situations pour le moins embarrassantes. Loin de jeter l’éponge, un Liam Gallagher imperturbable s’est contenté d’annoncer fièrement les préparatifs d’un deuxième album là où plus d’une superstar aurait changé son fusil d’épaule, ou tout simplement pris un congé. S’il y a bien une chose qu’on ne peut reprocher à Gallagher junior, c’est cette inébranlable foi en lui-même et l’éternel tonight I’m a rock n’ roll star qui lui sert d’aura, de slogan et d’unique philosophie.

Son propos est simpliste. Presque enfantin. Liam croit encore au karma, à la bonne étoile, à la petite souris. Sniffe des rails de coke longs comme le bras le samedi soir mais sort avec une guitare acoustique dans le jardin le dimanche après-midi, gratouille un truc en Ré mineur et chante come into my world, it’s all for you avec la passion naïve d’un ado de 14 ans. Avec aussi une conviction et une voix reconnaissables entre mille. C’est à la fois un bouclier contre le cynisme des détracteurs et ce qui le rend attachant aux yeux de millions de fans. Ça et sa grande gueule, évidemment, qui continue d’exaspérer et de fasciner à parts égales. Depuis 1994 le mancunien est perpétuellement sur le point de sortir le meilleur album de tous les temps et c’est avec une certaine compassion que l’on pense aux âmes pures qui prennent aujourd’hui encore ses déclarations au premier degré.

Le pire c’est qu’avec le producteur star Dave Sitek en lice et deux singles intrigants jetés en pâture aux fans comme aux haters, la cote des pourtant moribonds Beady Eye a inévitablement grimpé ces derniers temps. Ce n’est pas sans surprise que l’on a pu constater un début de hype assez invraisemblable et des réactions positives inattendues faisant écho, pour une fois, à l’emphase verbale de Liam. Le fan de longue date a su rester stoïque, par expérience, et a fait la sourde oreille aux louanges lancées ici et là, aux promesses d’évolution et de rupture avec le fond de commerce classic rock du groupe. Jusqu’à ce que l’album sorte enfin et que le verdict tombe comme une enclume par le biais de l’exquise miss TGC: « C’est nul ».

Et en effet, ce n’est pas fameux. Pas honteux non plus, mais on pouvait s’attendre à mieux. Écartons d’emblée la thèse de l’émancipation créative: comme à son habitude Sitek fait de l’esbroufe à 1000 dollars de l’heure et son travail sur BE est inconsistant au possible, voire insignifiant, bien loin des soi-disant partis pris aventureux annoncés. Les cuivres superlatifs, la batterie compressée à bloc de Flick Of The Finger et les arrangements tape-à-l’oeil de Second Bite Of The Apple ne présageaient rien d’autre qu’une succession de titres en général peu brillants en terme de mélodie et d’écriture, vaguement triturés dans le son et les textures mais invariablement enracinés dans des schémas très 60’s. Parfois de façon maladroite, comme sur la deuxième moitié vaine et interminable de l’ode fraternelle ambigue mais surtout foirée Don’t Brother Me. On imagine un Noel Gallagher peu impressionné, pas du tout ému et même conforté dans sa vieille manie de garder le dernier mot et le droit de véto sur toutes ses productions. Surtout qu’il n’y a rien ici qu’Oasis n’ait déjà plus ou moins tenté. C’est au mieux agréable, sans plus, parfois suffisamment sobre et dépouillé pour laisser le charisme de Liam agir sur une chanson correcte comme Soul Love, et au pire terriblement anecdotique (Soon Come Tomorrow, Iz Rite, Ballroom Figured, entre autres). Ça sent la compil’ de faces B, et dans ce sens le disque garde une belle homogénéité. Celle d’une bonne équipe de deuxième division qui se fera latter par tout le monde une fois confrontée à l’élite.

Les torts sont donc partagés, Dave Sitek ne pouvant à lui tout seul contrebalancer l’indolence du groupe et un songwriting limité. Une flopée de chansons semble sortir tout droit des chutes de studio du premier album: Face The Crowd, I’m Just Saying et Shine a Light sont tellement peu inspirées et dérivatives qu’on dirait le boulot d’une vulgaire covers band tapant le boeuf avec une vedette dans un pub. Liam semble livré à lui-même, et dégaine donc sa guitare acoustique et ses songbirds avec un peu trop d’insistance. Même l’assez charmante conclusion shoegazienne de Start Anew peine à convier un sentiment de pleine satisfaction. Pour tout dire les anglais se plantent sur tous les terrains où on les attendait: le défi de donner une vraie identité au groupe qui puisse pulvériser l’étiquette d’Oasis pour le pauvre, l’espoir de faire mieux que l’injustement conspué Different Gear, Still Speeding (c’est loin d’être le cas) et la montée en puissance de Liam Gallagher en tant que songwriter. Il n’y a certes rien ici qui puisse véritablement ternir l’aura de ce dernier, mais la reconquête de son titre de terreur des charts attendra. Pas dit qu’il y parvienne avec Beady Eye si Gem Archer et Andy Bell ne se sortent pas les doigts du cul.