Hate Eternal c’est un peu la Rolls des groupes de death. Avec ses deux albums seulement, la formation s’est hissée parmis les grands noms du style en un temps record, la présence d’Erik Rutan, ex-Morbid Angel et de Derek Roddy, ex-plein-de-groupes-de-tueurs n’y étant pas pour rien. Et vu la qualité des précédents opus, les trois années de silence qui ont passé depuis ‘King Of All Kings‘ ont semblé bien longues. Trois années qui paraissent néanmoins tout à fait légitimes et nécessaire pour donner naissance à ce monstre qu’est ‘I, Monarch‘.

Un premier constat s’impose, la musique du trio est toujours aussi incroyablement brutale qu’avant. Malheureusement, ce n’est pas avec le titre d’ouverture, ‘Two Demons‘, qu’on aura l’occasion de s’en rendre vraiment compte : même si ça joue vite et fort, ce premier titre est d’un classicisme assez décevant et on ne peut empêcher de laisser naître une certaine crainte quand à la qualité du reste de l’album lorsque ces quatre minutes de blast sont terminées. Va-t-on avoir à s’ennuyer de la sorte sur les neuf morceaux restants ? La réponse à cette question devient indiscutable dès que la lead maléfique et lancinante de ‘Behold Judas‘ s’installe : non, l’ennui ne fait décidément pas partie du vocabulaire de Hate Eternal. Cette lead, parfaitement caractéristique de l’esprit malsain que dégage toute composition du grand Erik Rutan, représente à merveille l’ambiance globale de l’album, qui amène à l’esprit des visions chaotiques entre intrigues métaphysiques, complots, trahisons, conquêtes, guerres apocalyptiques, domination, tyrranie, le tout reposant sur un seul sentiment, prenant par moments, sur quelques riffs qui relèvent du génie, une ampleur écrasante : la peur. Oui c’est la terreur innintérompue qu’expriment autant les lyrics épiques et presques théatraux, comme sur ‘I, Monarch‘, que les mélodies charcutées avec un sadisme évident par le despote du riff Rutan, qui donnent cette densité titanesque à l’ensemble de cette oeuvre.

Mais il serait totalement injuste d’encenser un album aussi remarquable sans attribuer à Derek Roddy, derrière ses fûts, le crédit qui lui est du. Si, sur ses enregistrements précendents, beaucoup refusaient de le considérer comme un des plus grands batteurs de death au monde parce qu’un de ses seuls atouts était son débit proprement dément à la double-pédale, sa performance sur ‘I, Monarch‘ va définitivement mettre à bas ses derniers détracteurs. En effet, Roddy montre désormais deux facettes bien distinctes : tout d’abord il réinvente tout simplement le blast syncopé sur des passages comme le pont de ‘The Victorious Reign‘ ou les couplets de ‘Path To The Eternal Gods‘, ajoutant à un touché de caisse claire d’une régularité innomable des coordinations de cymbales complexes au possible, toujours avec légèreté, aidé certes par des arrangements qui à eux seuls méritent qu’on dise un grand chapeau bas à la production collosale qu’a effectué Rutan en personne. La deuxième facette de ce sorcier de la frappe apparaît quand à elle pleinement sur le titre instrumental qui clôture l’album, ‘Faceless One‘, qui prouve à lui seul à quel point Derek a diversifié son jeu de manière impressionante : il passe aisément de grooves aux sonorités tribales à des quasi-solos interminables qui enchaînent eux-même sur de longs blasts ternaires, le tout soutenu constament par un touché de cymbale dont la perfection fait froid dans le dos.

Bon, si il est vrai que le jeu de Roddy m’a tout bonnement sidéré, je ne peux qu’avouer que c’est bien à la guitare de Rutan que revient la palme de l’originalité. Quelques temps avant la sortie de l’album, lorsque j’avais pour la première fois entendu le titre ‘I, Monarch‘, son riff simpliste et sa lead dissonante m’avaient laissé plutôt perplexe. Je me demandais même plutôt pourquoi avoir choisi ce titre en particulier comme nom pour l’album, puisqu’en toute honnêteté, il ne me paraissait pas si exceptionnel que ça. Maintenant que la galette à tourné un nombre incalculable de fois en boucle chez moi et que j’ai pu apprécier en profondeur chaque seconde de ce chef-d’oeuvre, il me paraît évident que ce titre, ‘I, Monarch‘, est la vraie pierre angulaire de ce monument de death. Si la lourdeur de ce riff écorché qui se rapproche plus du doom que d’autre chose peut d’abord susciter l’incompréhension, ce n’est qu’au fur et à mesure d’une écoute intensive qu’on peut se plonger pleinement dans son côté hypnotique. La guitare rythmique marque en effet chaque temps d’un riff bavant, écrasé au maximum, trainant hasardeusement au-delà de ce temps trop court qu’on lui aurait normalement accordé, et tout ça par la volonté détraquée d’un guitariste de génie.

Les titres, tous plus géniaux les uns que les autres, s’enchaînent de cette manière durant les quarante et quelques délicieuses minutes de cet album grandiose. Si la première impression que laissent la plupart des titres est d’être écrasé par un véritable mur de son, au bout de longues heures, journées, semaines d’écoutes, on se rend compte à quel point ces mêmes titres qui, il y a encore quelques temps, laissaient presque indifférent, sont de véritables petits chefs-d’oeuvres. Les exemples ne manquent pas mais prenons le magnifique ‘The Plague Of Humanity‘ : à la manière des énormes accords dissonants pour orgue de Bach restés dans l’histoire de la musique, l’intro laisse se superposer les couches de guitares donnant un sens innatendu à ce qui passerait, pour une oreille peu attentive, pour une simple cacophonie. Puis, avec ce sens du rythme qui lui est propre, Rutan coupe court à ce déluge de notes pour se lancer dans une lead toujours aussi démoniaque, envoutante, mystérieuse, en bref, magnifique.

Enfin, il ne reste plus qu’à dire quelques mots sur la performance de Rutan en tant que chanteur pour compléter ce tableau déjà somptueux. Les growls s’enchaînent, sur un ton certes peu évolutif, mais toujours très soigné, contrôlé et surtout empreint d’une véritable haine, d’une soif de destruction impossible à contenir, portant des lyrics toutes aussi gorgées de douleur et de colère vers des sommets d’intensité rarement atteints.

Au bout du compte, il me semble impossible de contester le fait que ‘I, Monarch‘ est un des plus grands albums de death jamais produits. Comme une grande partie de ces albums de génie qui restent dans l’esprit du chanceux qui a eu le courage de s’y plonger, ‘I, Monarch‘ nécéssite une vraie attention et du temps pour pouvoir déceler chacune de ses innombrables qualités. Bien qu’il demeure simplement incomparable, on pourra trouver en lui quelques points communs avec ‘Demigod‘ de Behemoth, avec qui il partage cette impression d’immensité, de force pure mais aussi de mysticisme et de profondeur, ou encore avec le dernier Nile, ‘Annihilation Of The Wicked‘ pour sa technicité sans faille et ses compositions bordéliques mais tellement agréables. Mais aussi étrange que ça puisse paraître, la lourdeur et la richesse mélodique des riffs de Rutan se rapprochent le plus souvent de ceux d’un autre grand de la six-cordes : le regretté Mieszko Talarczyk de chez Nasum. Bref, Hate Eternal signent là une oeuvre monumentale qui, au-delà de les faire passer du statut de dream-team éphémère à pillier de la scène death internationale, restera pour longtemps, en tout cas je l’espère, sur le podium des quelques albums de death intemporellement excellentissimes, ces rares albums qui rendent les premiers instants de silence qui suivent leur écoute presque insupportables.