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Avec son dernier album, “How To Live On Nothing”, le leader de Chokebore continue son escapade en solo sur les berges d’une folk lo-fi mélancolique et intime. A la veille de son concert à La Machine du Moulin Rouge ce vendredi, Troy Von Balthazar nous offre une rencontre toute en délicatesse, pour Visual-Music.

Pour commencer, si tu avais un mot, que ça soit un plat, une couleur, une expression, n’importe quoi, pour décrire ce dernier album, ça serait quoi ?
Mmm… « born to party ? » [rires]. Ouais, gardons ça : « born to dance ». Parce que ça n’a rien à voir avec l’album.

Je me souviens d’une interview que tu avais donné en tant que compositeur de Chokebore, où tu disais que le fait d’écrire des chansons tristes était naturel chez toi, et pas quelque chose de voulu ou de calculé. Est-ce que tu penses que maintenant tu saurais écrire des choses plus positives ?
J’ai essayé d’écrire avec plus d’accords majeurs… [sourire]. Mais je n’arrive toujours pas à faire des chansons gaies. J’adorerais, mais je n’y arrive pas. Quand j’écoute un disque, j’aime automatiquement les chansons tristes, j’en ressens l’émotion. Donc, même si sur mon album il y a quelques chansons qui pourraient sonner gaies, les paroles restent sombres. Parce que je n’ai pas à écrire des chansons gaies, je n’aimerais pas m’entendre chanter des choses heureuses.

Quel est ton état d’esprit maintenant que cet album est terminé ? Comment vois-tu tout ce qui s’est passé jusqu’à présent par rapport à ce disque ?
C’est un va-et-vient permanent… A un moment je sens que je prends le bon chemin, et dix minutes plus tard je me vois comme un ratage complet. Et je me dis alors : n’y pense pas, fais juste ce que tu as à faire, écris tes paroles, écris une nouvelle chanson. Si je me laisse à aller à trop réfléchir, je déprime. Parce que je me suis beaucoup battu à l’intérieur de moi-même avec l’idée d’échec, ces dernières années. C’est difficile de vivre de la musique et de l’art en général, et si tu choisis quand même cette voie, tu dois accepter que ça soit compliqué. Ça peut vouloir dire : pas de ciné avec les copains, pas de pintes au pub tous les soirs, pas de restaurant, et tu dois vivre comme ça. Et je l’ai fait, et je sais comment s’en accommoder. Je dois vivre de rien [« to live on nothing », pour reprendre le titre du disque, ndr], j’ai beaucoup étudié ça ces dix dernières années. Et c’est ok pour moi, mais je suis toujours dans la crainte de finir vieux et pauvre. Ma mère est vieille et vit dans la misère. Et quand je vois ça je me demande : est-ce que je prends la bonne direction ? Et en regardant tout autour de moi, en regardant la société entière, la réponse est non, t’es dingue, pourquoi tu fais ça, c’est complètement dangereux. Mais il y a cette façon de voir les choses, et l’autre, qui consiste à dire : je suis vivant et je ne vais pas mourir avant, disons, trente ans à peu près. Qu’est-ce que je veux faire de ce temps alors ? Et la réponse est : faire des disques, et écrire des bouquins. C’est ce qui me tient en vie. Mais j’ai conscience de cette lutte entre les deux, je veux juste ne pas faire sans réfléchir.

Ta démarche artistique est donc assez symbolique d’un combat entre « soi » et « le monde ».
Oui… le « soi » est si petit par rapport au monde, il y a tant de personnes, tant de systèmes, tant de choses qui arrivent. Avoir du temps pour être avec soi-même, et s’y concentrer, est si rare. J’essaie d’y arriver, et c’est pour ça que la musique est là. Mais je ne suis pas aussi bon que je voudrais l’être, tout comme ma musique.

Tu parlais de ces dix dernières années, je me rends compte que ça correspond au moment où tu as commencé à faire des albums en solo. Est-ce qu’il y a eu un changement dans ta façon de travailler ? Se retrouver seul, sans groupe, ça impliquait une autre méthode ?
Oui… c’est différent en fait. Il y a du bon et du mauvais. L’avantage, c’est que tu es seul à prendre des décisions. Si la chanson est bonne pour toi, c’est ok et ça te rend heureux. La partie la plus difficile, c’est justement que tu n’as personne à qui demander : est-ce que c’est un bon morceau ? Tu n’as pas d’avis pour t’aider. Disons que quand je joue en groupe, je me mets à chanter un truc, et les autres me disent : merde, c’était horrible, laisse tomber ça. Et là je dis : ok, parce que je leur fait confiance. Mais quand tu es seul, ça peut prendre du temps avant de se sentir à l’aise avec cette solitude, où tu es seul à dire « ça sonne », et à t’y référer. Tu es la seule personne à qui faire confiance.

Moi aussi, en tant que musicien, c’est souvent pour ça que j’ai du mal à finir une chanson. J’ai besoin du groupe pour qu’il me dise où aller. J’amène un bout de la chanson et on fait le reste ensemble…
Oui, c’est vraiment difficile. Pour moi, le souci en fait, c’est que je dois sortir un disque. Parce que s’il n’y a pas cette échéance, je me retrouve avec dix chansons à moitié finies. Mais si je me dis : en juin, tout doit être prêt à être enregistré, je vais les terminer.

Pour toi donc, l’album c’est l’objectif, la motivation ?
J’ai *besoin* de cet album pour que les chansons soient finies. Ça m’aide à stopper l’hémorragie de morceaux incomplets. Ca fait loquet dans ma tête.

Sur scène tu travailles avec des samplers, quel rôle leur donnes-tu ?
Je trouverais ça ennuyeux si je ne faisais que jouer de la guitare et chanter. Je ne suis pas Bob Dylan, et personne d’autre que lui ne pourrait l’être. Et puis j’aime beaucoup de sonorités, surtout les sons lo-fi, j’essaie de les intégrer à mes chansons.

« How To Live On Nothing », c’est l’album d’un seul homme. Mais est-ce qu’à l’avenir, ça pourrait évoluer, pas forcément vers un groupe mais vers un projet plus ouvert à d’autres musiciens ?
Je suis vraiment ouvert, par exemple j’espère vraiment trouver un bon pianiste. Et un batteur qui conviendrait parfaitement à mon univers.

Quelques mots sur Chokebore, sans t’ennuyer : j’aimerais savoir ce qui vous attend dans les prochains jours.
On va faire une tournée en octobre et novembre, je crois. Une tournée assez importante, on risque de passer partout.

C’était hallucinant de vous voir tourner récemment, même dans de petits coins de France. J’ai trouvé ça super, car même les gens les plus éloignés des métropoles pouvaient vous voir. Et… ce sera tout ?
Hé bien, on a aussi écrits quelques titres et on va sortir un DVD live. Et d’autres choses dans le genre.

En tant que compositeur, quelles sont tes influences principales ?
Mon influence principale c’est que je sais que je vais mourir. Et qu’il n’y a rien d’autre qui me passionne qu’écrire. Ça ne me plaît pas vraiment, j’en parle à mes amis qui me répondent : « ouais, ouais… », mais ils ne se rendent pas compte que tout ce que j’ai envie de faire, c’est de rester chez moi et écrire et me retrouver déprimé [rires]. Je pense que je suis bizarre… Mais c’est vrai : j’aime rester chez moi, écrire des bouquins et des disques. J’aime avoir des projets. Sans ça, je serais paumé. Je n’ai rien trouvé de mieux que ça jusqu’à présent.

Merci à : Jennifer de chez Discograph, et Troy pour sa patience.