Pour le premier épisode, c’est par là

Après quatre ans de thérapie et un incident à la Gare XP suivi d’un séjour en institution, j’avais fini par accepter le fait que personne ne me pourchassait, et que le prétendu culte de Verdun n’était rien d’autre qu’une création de mon esprit tourmenté. Pourtant il y a quelques semaines, une affichette avait attiré mon attention. Elle annonçait une représentation de Verdun le 7 mai au Picolo. Je fis mine de lacer mes chaussures pendant une quinzaine de minutes pour être certain de n’être point épié, puis j’arrachais l’étrange papier pour le ramener chez moi. Après plusieurs jours passés à fixer la curieuse invitation la curiosité l’emporta : j’allais y aller !

Une fois sorti de la station Porte de Clignancourt, je constatais avec horreur que je n’étais plus à Paris. Je ne sais par quelle tromperie ils s’y étaient pris pour détourner mon métro, mais les faits étaient là, je me retrouvais arraché à ma cité chérie, projeté au cœur de l’inconnu, en banlieue !

Je refusais pourtant d’abandonner ma quête si tôt et laissais mes pas me guider. Alors que je me frayais un passage entre deux marchands d’étoffe, j’aperçus un bâtiment aux colonnes cyclopéennes indiquant « Puces de Saint-Ouen Paris ».

C’est au détour d’une rue que le temple se révéla à moi. Le Picolo, du nom de la plus vicieuse des flutes du dieu Pan, se dressait fièrement au milieu d’une rue déserte, confirmant ainsi pour l’observateur aguerri la réalité de l’illusion.
Contrairement à la Cantine de Belleville qui préférait cacher son temple, celui-ci le révélait au grand jour, puisque la scène située au fond du bar était parfaitement visible depuis la rue. Quel lieu malsain que celui où le démon prêche librement sans que les bonnes gens n’y trouvent à redire.

Je m’installais donc à une table de l’autre côté de la rue face à la scène et réclamais au tavernier son alcool le plus fort. Difficile de ne pas juger un homme qui met son établissement à disposition pour de telles bassesses mais passons, les temps sont durs et il faut bien vivre.

Chaque cérémonie est généralement précédée d’un premier acte destiné à tester la résistance des disciples. Ce soir il n’y en avait pas un mais trois, marquant ainsi l’importance de l’événement : Le Mal Des Ardents, No Place Like Road et Yurodivy. Je tenais bon, l’alcool aidant, face à ce déferlement de violence. Chaque groupe se faisant plus malsain, plus criard et plus dissonant que le précédent, ma consommation de whisky allait en conséquence.

C’est sur le coup de vingt-deux heures trente que j’éteignis ma pipe pour me diriger titubant vers l’entrée du bar. Une pythie assistée d’un Cerbère aux crocs acérés y collectait la dîme et effectuait un marquage rituel à l’encre noire sur les mains des fidèles.

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Verdun entra sur une longue note lancinante semblant provenir d’un orgue d’outre-tombe. Puis l’orchestre se mit en marche et l’assemblée des fidèles suivit telle une machine bien huilée, basculant d’avant en arrière au rythme de l’aliénant récital.

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A force de me balancer, je finis par tomber en arrière. Rien ne venant entraver ma chute, je tombais ainsi pendant de nombreuses minutes. Je fus alors saisi de frayeur : sans doute étais-je en train de tomber entre les mains du dieu vivant ! Des années à frayer avec l’occulte avaient probablement fini par attirer l’attention des instances les plus hautes et j’allais sans doute enfin payer pour mon effronterie.

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Au lieu de cela, la gravité cessa progressivement sa tyrannique influence et je flottais dans l’espace infini, guidé dans ma dérive par les cantiques du maître de cérémonie et les riffs métalliques abattus comme autant de coups sur de la tôle froissée.

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Les grincements se faisaient persistants et j’en identifiai rapidement l’origine : c’était le japonais dans son vaisseau rouillé, venu m’arracher à ma spatiale flottaison.

Ensemble, nous visitâmes mille planètes et vécûmes mille aventures, toujours guidés par la puissance du haut riff. Nous survolâmes les tours embrumées de Carcosa, explorâmes la narine gauche d’Ego, perçâmes les mystères de Celephais et du coven de Jupiter… Mais ces merveilles avaient beau faire, le japonais restait rongé par les remords. Car si un riff puissant et répétitif portait notre vaisseau, une mélodie plus légère et insidieuse lui instillait une intense mélancolie.

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Ceci le conduisit éventuellement à mordre à pleines dents dans son poignet gauche. De sa chair jaillit une gerbe écarlate, qui laissa finalement la place à la grâce et à l’illumination. L’espace se remplit de lumière tandis que les gigantesques mains du maître de cérémonie nous fixaient par les orbites situées dans ses paumes. Ses mains se refermèrent sur nous et je me réveillais en sursaut.

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J’étais étendu sur le sol du bar à présent vide et le gérant me donnait des petites claques : « on va fermer là, faut partir maintenant monsieur ».

 

Photos : Mario Ivanovic