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Trois jours. Trois jours que je ne dors plus, que mes rêves sont peuplés d’indicibles horreurs dépassant la conception humaine et que les seuls instants où je parviens à trouver le sommeil sont pour moi une torture. Trois jours enfin que pour ma propre sécurité je me refuse à quitter mon domicile. Ils finiront par me retrouver, car ils savent que je sais qui ils sont et ce dont ils sont capables. Mes amis me disent fou, mais gardez vous de me juger. Il y a peu j’étais comme vous, un homme tout ce qu’il y a de plus pragmatique rejetant tout ce que la science ne pouvait expliquer. Pourtant rien n’aurait pu me préparer à ce que j’allais vivre ce soir là au 108 boulevard de Belleville.

Depuis toujours passionné d’histoire de France et particulièrement des faits d’armes de ce bon Philippe Pétain, j’avais décidé de me rendre à cette transposition musicale de la bataille du Verdun. Je me trouvais donc devant ce qui ressemblait à un restaurant parisien typique. Un auvent de plastique destiné à protéger les clients de la rudesse de l’hiver indiquait « La Cantine ». M’étais-je trompé d’adresse ? Je vérifiais les numéros de rue puis me décidais à entrer. Je fis le tour de l’établissement à l’allure ma foi fort respectable puis interpellais le gérant : « C’est ici le concert ? ». L’homme me fit signe d’approcher, se pencha vers moi et me murmura à l’oreille : «Tout au fond, passez la porte vitrée puis descendez les escaliers ». Un peu intrigué par l’attitude de cet individu qui retournait déjà à ses occupations, je suivis ses conseils et trouvais au fond de la seconde salle une lourde porte vitrée à encadrement métallique. Une volée de marches de pierre descendait en direction des tréfonds de la cité parisienne. Je suivis ce long couloir étroit pendant de longues minutes, puis m’arrêtais net.

Deux hommes me faisaient face. Le premier m’adressa un simple « Tu viens pour quoi ? ». « Verdun » répondis-je avec assurance. Il me glissa alors un papier dans la main : « Tiens, ça pourra t’intéresser ». A peine ai-je payé mon entrée que le second marque ma main à l’encre de chine puis me pousse vers le fond du couloir. Une nouvelle porte de fer, je la franchis et me retrouve à l’intérieur d’une petite crypte, que dis-je, d’un coffre creusé à même la roche. Mis à part quelques individus errant de part et d’autre, je suis seul. J’étais pourtant comme le veut mon habitude gravement à la bourre, aussi je consultais ma montre : elle indiquait neuf heures alors que le début de la représentation était annoncé pour huit heures ! Etais-je arrivé trop tard ? Je fouillais dans ma poche et en ressortit le prospectus. Parmi les phrases en ancien langage je parvins à déchiffrer un mot d’anglais : « occult ». Pris de panique, je saisis mon téléphone afin d’appeler à l’aide au cas où les évènements prendraient une tournure inappropriée. Horreur ! A cette profondeur ma veine technologie ne me laissait aucun espoir de communication avec l’extérieur ! A ce moment précis j’aurais pu repartir. J’aurais pu bousculer les deux gardes, gravir les mille et une marches de l’escalier et courir vers la bouche de métro la plus proche afin de mettre autant de distance que possible entre moi et ce lieu maudit. Mais je n’en fis rien, ma curiosité naturelle me poussait à rester. Je m’assis donc dans un recoin sombre afin d’attendre que quelque chose se produise.

La cave se remplit peu à peu et on comptait déjà une quinzaine d’adeptes quand entrèrent en scène les premiers intervenants de la soirée : Berthold. La première chose qui frappe : ils ont l’air jeune. Le guitariste et le bassiste ont d’ailleurs le faciès de ces deux types inséparables qu’on a tous connu à un moment ou un autre au collège, toujours en train de rire à une plaisanterie qu’ils sont les deux seuls au monde à pouvoir comprendre. Ce sentiment se confirmera considérant le caractère expérimental de leur musique. Leur set commence par un gémissement volontairement faux du chanteur accompagné d’un autre gémissement volontairement faux de sa guitare. On croit d’abord assister à une performance d’art moderne avant que le set ne démarre vraiment, invitant les têtes des initiés à gentiment se balancer d’avant en arrière. Le spectacle visuel viendra principalement du bassiste, grimaçant du mieux qu’il peut pendant ses parties criées et refusant les applaudissements entre les chansons. A côté de moi, un type à catogan murmure : «They’re posing, not using aklo. It’s obvious». Je décide de l’ignorer. Malgré quelques problèmes techniques ils ne s’en tirent pas si mal et on entre volontiers dans leur univers mêlant riffs répétitifs entrecoupés de guitares lancinantes et chant inintelligible.

La cavité souterraine est entièrement remplie lorsqu’ils repartent. Ce sont en fait les disciples du groupe Avalanche qui sont venus en nombre, et ça s’entend : « Bouh Avalanche c’est nul ! Goroth Ex c’était mieux !». Ils jouent une sorte de hardcore instrumental accompagné d’un clavier de maison hantée (le château de Bowser dans Super Mario 64 vous voyez ?). Ce qui donne un résultat plus festif qu’un concert de ska. La salle entière devient un grand pit. Les fans slamment et font le cochon pendu sur la barre qui tient les projos au plafond. L’avalanche emporte tout sur son passage (voilà je l’ai faite).

La cérémonie terminée, tous les cultistes quittent la salle pour se vider et se remplir à l’étage. Les lieux sont de nouveau vides. Je reste hagard, ayant peine à croire à l’apparition démoniaque dont je venais d’être le témoin. C’est alors que je reprends mes esprits que les cinq prêtres de Verdun font leur entrée. Sans un mot et selon un rituel bien codifié ils se dirigent vers la scène munis de leurs instruments et autres accessoires, procèdent à un rapide soundcheck et entament la cérémonie. Les lumières s’éteignent. On les distingue à peine, mais toujours assez pour s’apercevoir que ne tenant pas en largeur, ils ont préféré se placer en longueur, le batteur occupant la scène à lui seul.

Une lourde mélodie s’élève peu à peu pour s’écraser contre les parois de pierre. Les cinq prêtres ne font qu’un. Tout est voué à servir un but plus grand. Dans la pénombre les corps se meuvent lentement, suivant tous le même mouvement répétitif. Les riffs pesants transpercent l’audience, pénétrant les tripes pour mieux élever l’âme. S’il est lourd, le son produit n’est pas aussi sale qu’on pourrait l’attendre, il est en revanche teinté d’un certain psychédélisme qui nous rappelle que les montpelliérains se revendiquent d’Hawkwind. Le maître de cérémonie dos au public, un genou au sol, alterne parfaitement entre cris désespérés sludge/hardcore et psalmodies en chant clair évoquant un doom plus traditionnel. Le rythme se fait hypnotisant, si bien que la moindre accélération parait une chevauchée galopante qui déchaine la foule des hérétiques présents ce soir là. Mais était-ce encore le soir ? Tous repères spatio-temporels perdus je flottais dans l’espace infini, seulement guidé par la rythmique sourde qui résonnait à mes oreilles. Je traversais une multitude de plans inconcevables pour l’esprit humain, je frôlais d’indicibles entités qui tentaient de m’amener à elles. Mais je tenais bon, mon objectif était ailleurs. Ce n’est qu’après une centaine de siècles qu’elle se livra à mon regard, la cité merveilleuse. Un astronaute japonais me guidait à travers ce labyrinthe cyclopéen, vers ce qui serait ma nouvelle demeure.

Au loin, une voix annonça « C’est la dernière, merci à vous d’être restés pour nous voir ». Je regardais ma montre, il était plus de minuit. Réalisant que je risquais de rater le dernier rer je décidais de partir. Mais déjà la musique reprenait, me projetant de nouveau à travers la contrée du rêve. L’astronaute m’agrippait le poignet. Il voulait me présenter à l’homme noir. Je le reconnus dès que je le vis, c’était le chaos rampant ! Trop tard, tous deux me trainaient inexorablement vers le trône d’Azatoth, cœur de l’ultime chaos !
C’est alors que le japonais venait de vomir dans son casque pour la troisième fois et que je croyais mon destin scellé que les lumières se rallumèrent. Les cinq prêtres (qui paraissaient maintenant beaucoup plus humains) rangeaient leur matériel. Le charme était rompu. Je me précipitais alors vers la sortie, gravissant la montagne d’escaliers, traversant à la hâte le restaurant pour ne retrouver mes esprits qu’au contact de l’air hivernal.

Je dormis paisiblement cette nuit là. Aussi me réveillais-je calme et serein, prêt à accepter les évènements de la veille comme un mauvais rêve. Je trouvais mes vêtements éparpillés au pied de mon lit. Lorsque j’allais pour les ranger je sentis quelque chose de dur dans la poche de mon jean. C’était une vieille cassette audio. Sur sa couverture, la face morte du japonais me fixait.