Pendant un bon moment, ‘ Tangled Up in Blue ‘ a dicté ma vie, comme un roman de Jim Harrison; en m’ordonnant d’oublier le temps et de lécher les routes en traînant mon sac à dos puant, de fumer du blé séché puis rencontrer un vagabond pacifiste avec lequel j’aurai l’occasion de m’unir dans une communauté hippy. Tout ça, je l’ai vécu 10.000 fois et sans doute plus, dans mes rêves saccagés par un harmonica bousillé. Le Dylan d’avant, frais et insoucieux; se trimbalant avec sa folk infectée et son sourire fragile; nous transportaient partout et nulle part, dans différents horizons inter-galactiques des plaines grillées américaines aux forêts ruisselantes de nos souvenirs, en carbonisant habilement notre cerveau cotonneux. Le Dylan d’après, en électrifiant son orchestre bancal, a électrifié nos sentiments mouillés, congelé nos peurs et nous a propulsé dans un nouveau monde civilisé! Il a poussé sa voix, fermé les yeux en chantant l’amour torride, s’est senti grand et beau; une partie des fans lui a craché à la gueule, l’autre s’est avouée avec plaisir son évolution, certes rapide. Aujourd’hui Dylan est immense, il assume adroitement l’icône d’un survivant et comme celui qui a révolutionné le folk, en s’inspirant de son héros Woodie Guthrie (Qui ressemble à de la purée au fromage à côté de Boby); c’est ainsi qu’il continue de sillonner les routes, certes un peu fatigué, avec sa Never Ending Tour et son nouvel opus 33 ème album studio, Together Through Life.

Le monstre rachitique a troqué ses ongles contre un médiator en or, et du monde se rassemble derrière lui, non pas pour lui lever la main devant une foule de chrétiens, mais pour soutenir sa voix écorchée et claudicante : Des mandolines, trompettes, banjos, accordéons, guitares steel… Un monde parfaitement orchestré, mesuré à la note près, et qui frise une inquiétante perfection. Tonton Boby, ancien grand ami de l’écorchée mangée vive Joan Baez, a enfin branché les prises dans sa cabane pourrie et nous délivre d’excellents morceaux folk rock passionnés, couverts de ce chant rauque envoûtant et ses allures sereines (‘ Beyond Here Lies Nothin ‘, ‘ Shake Shake Mama ‘). Une lancinante prière déchire l’herbe de ta mère (‘ My Wife’s Home Town ‘), elle te déracine à chaque clignement d’oeil sous ses airs rétro et brumeux. Une odeur âpre. Des murs couverts de sueur. Ambiance. La suite est tout aussi bonne, c’est quand même Dylan; un Dylan qui redécouvre sa vie, l’air nostalgique (sur la pochette, deux jeunes poupons à peine la vingtaine s’embrassent à l’arrière d’une voiture; derrière, une longue route américaine presque vide).

Franchement, ça défonce la baraque; mais Blood on the Tracks (1975) défonçait carrément l’univers.