Voilà bien l’un des meilleurs groupes de tous les temps. Sans discussion possible. Et on n’évoque même pas les légions d’artistes devant tout ou presque aux anglais (même Lennon y est allé sur ‘I’m only sleeping‘). Certes les Kinks n’ont réellement brillé que l’espace d’une petite décennie durant leur carrière de trente ans, mais la lune est plus pale depuis que Ray Davies a livré ses merveilles célestes.

Le coffret ‘Picture Book‘ a pour modeste ambition de regrouper la crème du groupe. Et c’est d’une certaine manière un échec. Pourquoi ? A cause de l’homme derrière tout ça. Oui, on parle de Ray Davies. S’il semble légitime qu’il tire les ficelles de ce copieux coffret (6 Cd), il cherche sur plus de la moitié de ‘Picture Book‘ à réhabiliter ses travaux post sixties. Noble, compréhensible mais totalement vain. On n’imagine pas mettre sur un pied d’égalité les oeuvres de McCartney période Beatles et la suite (le combat qui tue : ‘For no one‘ vs ‘C Moon‘…) et encore le cas était différent. Pourtant, les horreurs des années 70 et 80 sont bien là, celles sorties pour que Davies puisse continuer à tirer son coup (vu sa tronche il faut bien ça) et le livret, par ailleurs passionnant, nous explique que toutes ces chansons ne sont que chef-d’oeuvres incompris etc. On l’aura deviné, on sort de l’écoute de ‘Picture Book‘ avec deux seules certitudes, et l’une d’entre elles est que ces choses post sixties ne sont pas des chef-d’oeuvres incompris mais des verrues qui ont autant de classe qu’une école entre juillet et août… Pour faire clair, net et précis, une bonne moitié de ce coffret est à jeter tant on navigue dans des eaux infâmes et putrides. Davies se laisse aller à des horreurs boursouflées qu’il n’aurait même pas voulu jouer quelques années auparavant. Si on insère les disques numéro quatre et cinq sur la platine, c’est par désoeuvrement, ou pour s’illustrer la trajectoire de Ray Davies, telle un film de Scorsese, la gloire avant l’inévitable et pathétique chute.

Pour filer la métaphore cinématographique, suivons l’exemple de Tim Burton qui dans Ed Wood a eu l’élégance de ne pas filmer les égarements pornos et alcoolo du réalisateur. Ce qui importe ici, c’est que si une moitié de ce coffret est certes à vomir, l’autre moitié contient assez de bonnes chansons pour faire voir plus de vierges que Marc Dutrouc n’en a jamais rêvé. Le premier disque fascine par un constat tout simple : Ray Davies a recyclé un nombre incroyable de fois le riff de ‘You really got me‘. Profitons de l’occasion donnée pour tenter de mettre sur un piédestal sa petite soeur ‘All day and all of the night‘. Ou ‘You really got me‘ plus un accord. Cette chanson est d’une violence fabuleusement jouissive. Le riff est comme un coup de tronçonneuse sec et dévastateur, le solo est l’oeuvre d’un dément, le chant et les choeurs transpirent le vice, la chanson est un chef-d’oeuvre qui surpasse sa plus connue grande soeur. Après un tel déversement de violence et de méchanceté, les Kinks pouvaient se permettre toutes les délicatesses du monde, leur image de bad boy était définitive. Ray Davies commença donc à chercher ailleurs comment ça se passait. Et s’il ne trouve pas toujours (la paire ‘Who’ll be the next in line/Everybody’s gonna be happy‘ parait un peu fade… Intéressant d’ailleurs cette manière d’écrire de Ray Davies, par paires de chansons assez semblables…), il commence à semer des graines fascinantes. ‘See my friend‘ et ‘Set me free‘ annoncent les sommets insoupçonnables qui approchent… Et lorsque Davies sent le besoin de revenir dans un giron plus rassurant, il pond des ‘I need you‘ ou ‘Till the end of the day‘ (plus tard repris par Big Star, entre autres). Le disque contient aussi plusieurs prises de ‘Come on now‘, au passage on regrettera le manque de lisibilité du coffret, obligation d’aller farfouiller dans le livret pour voir s’il s’agit d’alternate takes, de démos ou de live…

Le deuxième disque est une sorte d’Himalaya du mélomane. On touche au quasi divin avec ces joyaux provenant de ‘Face to Face‘, ‘Something Else‘ et de ‘Village Green Preservation Society‘, albums que tout amateur de musique se doit de connaitre. On peine à trouver des mots pouvant décrire l’émotion qui se dégage d’une chanson comme ‘Sunny Afternoon‘, de ‘I’m not like everybody else‘ (qui deviendra plus tard un standard punk), de la démo de ‘Dead end street‘. Comment ne pas penser que Ray Davies a été touché par la main d’une force supérieure lorsqu’on entend l’enchaînement suivant : ‘David Watts‘, l’hymne de tous ceux qui un jour ont regardé le voisin en se demandant pourquoi tout lui réussi à lui et pas à nous, les problèmes de couple de ‘Mr Pleasant‘ et son incroyable mélancolie alors que la musique semble sortir d’une fête foraine, et l’immense ‘Waterloo Sunset‘ dont la seule évocation dresse les poils sur les bras de tous les vrais amoureux de la musique, une perfection de tous les instants jamais égalée depuis. Pour tout cela, Ray Davies et ses Kinks ont gagné leur place à la droite de Dieu. Et s’il n’y avait que ça… Le single solo de Dave DaviesDeath of a clown‘ est présent ainsi que ‘Animal Farm‘ et ‘Picture Book‘, issus de ‘Village green preservation society‘, et le grand, le très grand single ‘Days‘, la chanson préférée de Paul Weller. Tout ou presque sur ce deuxième disque est fantastique et fait que Ray Davies peut pondre ou dire toutes les horreurs du monde, on lui pardonnera les yeux fermés, tant de bonheur dans des chansons, c’est trop rare, trop précieux pour qu’on se laisse distraire par d’autres considérations.

Le troisième disque prolonge le rêve. Il puise allégrement dans ‘The Village Green Preservation Society‘ (dont l chanson titre et son éternel « god save Fu Manchu, Moriarty and Dracula ») et l’album suivant, ‘Arthur‘. On retrouve les tubes ‘Victoria‘ ou ‘Shangri-la‘ et le fantastique ‘Big Sky‘.
Les textes de Ray Davies devraient être étudiés tant ils sont mordants et justes. On pourrait citer tous les titres. On se contentera de d’écrire que le novice s’attaquant aux Kinks risque de défaillir devant tant de talent. Le coffret n’est pas indispensable dans son intégralité, on l’aura compris. Son intérêt est de nous rappeler que ce groupe avait tout : les singles, les albums, le soliste méconnu, l’audace, la poésie, la rage, la nationalité, l’histoire. Avant, l’inévitable chute. Après tout personne n’a réussi à être génial toute sa vie, à ce que l’on sait. Les Kinks ont opté pour la facilité, la machine à fric, mais finalement peu importe. Les égarements chagrinent un moment, alors que les moments de grâce, eux, feront pleurer les amoureux de la musique pour l’éternité.
Thank you for the days…