Tout amateur de musique et surtout de concert lillois y aura forcément posé le pied. Pas besoin de l’avoir marin, juste une oreille attentive dans un des cadres les plus atypiques qui soient, je parle bien évidemment de La Péniche ! Certes Lille n’avait pas le monopole maritime (citons Paris ou encore Lyon qui semble crouler sous les embarcations) mais dans la capitale des Flandres, on avait la chance, en plus, d’y avoir un gros tourneur aux commandes. De fait, on avait là aussi une programmation à toute épreuve. Malheureusement, c’est durant notre précédente interview du Grand Mix que nous avions appris de façon officieuse la fermeture de la salle quelques mois avant, et le temps n’aura pas plus servi à digérer la news. Seule consolation, j’allais être le témoin privilégié des soirées de clôture de la structure.

Tristesse. Joie.

J’avoue, quel sentiment doux amer de voir une de mes photos de Nick Oliveri illustrer le communiqué de fin d’activité de la Péniche mais cela ne faisait que présager d’une dernière bonne nouvelle pour moi ; la salle qui avait véritablement apprécié mes photos voulait que je sois le seul photographe à couvrir ces dernières dates. Deux week-ends sous forme de feu d’artifice avec une programmation alléchante et que je devais garder secrète. Autant vous dire que ça brûle les lèvres quand on apprend les noms des semaines à l’avance. Faisant office de photographe « in house », j’ai donc eu le plaisir de me régaler d’un premier week-end enchainant la classe rock n’roll de Week-End Affair en pleine ascension et porté par Yuksek, l’électro duo ultra prometteur Agar Agar (de retour au Grand Mix en Février) et les très bons BRNS (faut le dire brains hein, pas B-R-N-S, apparemment, j’étais pas le seul à l’apprendre).

Un premier samedi qui m’avait déjà énormément enthousiasmé mais qui allait presque être supplanté par le show de Odezenne le lendemain. Alors que les mecs remplissaient l’Aéronef (1800 places), les voir jouer devant un parterre de 100 personnes était forcément un petit événement. La dernière fois que je les avais vus, c’était durant le Festival des Nuits Secrètes cet été (et là aussi, devant une foule plus importante). Le public, bien que plus jeune, ne s’y trompe pas, les fervents fans sont présents pour assister à une date qui tient à cœur à la formation (le groupe arborera même des T-shirts de la salle sur les dates suivantes), puisque leurs premiers concerts ont eu lieu ici même. Car si la boite de prod’, À Gauche De La Lune, qui est derrière la Péniche a l’habitude de gérer de très grosses dates dans la région et s’avère être un acteur majeur incontournable de la scène musicale lilloise, la structure aura assuré les premières dates régionales de nombreux artistes (Triggerfinger, Kevin Morby, Fu Manchu, Kyle Gass) tout en étant en capacité d’accrocher des noms improbables comme Mark Lanegan ou encore le généreux Nick Oliveri avec qui on aura même partagé des hamburgers.

« Cette fermeture n’est pas triste, c’est l’occasion de faire la fête, au contraire, de marquer le coup. »

C’est dire l’énorme privilège que c’était d’y être spectateur, presque acteur pour certains spectateurs, quand ces mêmes artistes faisaient complet dans de plus grosses salles parisiennes le lendemain ou la veille. La Péniche avait une vraie capacité à servir de révélateur de talents dans de nombreux cas et on pouvait s’y vanter d’y avoir découvert de nombreux groupes avant même que le médias ne s’en emparent entre 2010 et 2016. Passant aisément d’un registre à l’autre mais avec une constante plutôt rock, le bateau était clairement une valeur sûre et on s’étonne le dernier soir d’entendre des amis n’y avoir jamais mis les pieds auparavant (sûrement l’effet d’une quarantaine approchante).

Joie. Tristesse.

À titre personnel, j’ai quand même l’impression d’avoir loupé de trop nombreuses dates au sein de la Péniche, l’organisation m’aura permis d’amoindrir mes regrets puisque pour le second week-end, clairement porté par la vague d’amitié que de nombreux groupes auront à l’égard de la salle, ce n’est rien de moins que Triggerfinger qui ouvrira les hostilités. Travaillant actuellement sur un prochain album, le groupe claque là une date exceptionnelle. Entre amis. Et que dire de ce privilège rare d’avoir pu assister aux balances du groupe ? Vautré dans l’intimité même de la salle, me voici à profiter de l’échauffement musical du trio belge. Une heure de « concert » durant laquelle il m’aura fallu une ou deux fois me rappeler que personne ne s’attend à ce que quelqu’un applaudisse. Pourtant, difficile de résister au refrain d’un “By Absence Of The Sun” ou du groove de “Perfect Match”. Le soir venu, Ruben enfilera son plus beau costume papier peint à motif floral pour nous épater de toute sa classe rock n’roll épaulé par Mario (batterie) et Paul (basse) impeccables dans le rôle de section rythmique.

Un peu plus d’une heure de concert qui aura fini de faire résonner la structure du bateau avant un samedi soir dédié aux copains. Un DJ set où se succéderont les amis de la salle, salle, production, agence de com’, spectateurs bien sûr pour lesquels on a installé un photomaton un peu particulier (on s’y faisait tirer le portrait en dessin). Bien sûr, on aura eu l’occasion aussi de profiter des dernières sérigraphies signées Pierre C. Philippe. Une soirée où la boule à facettes brillera de 1000 feux entre les mix enchainés à vitesse grand V, chacun voulant y aller de son dernier passage (big up aux copain du Grand Mix qui auront époustouflé l’audience de leur maitrise des platines et de leur capacité à sentir le next big thing musical.
Un dernier week-end qui se terminera par les sets successifs de Karma Sutra et son stoner local, des belges de The Experimental Tropic Blues Band d’une générosité sans commune mesure, et venu avec cet humour belge de tous les instants, le tout avant de nous offrir un dernier live éclatant, celui de Birth Of Joy, des sets entrecoupés du mix de l’incontournable journaliste local Schnaps. Les néerlandais vont nous régaler de leur maestria rock 60’s qui ne manquera pas d’enflammer le public. Des vagues successives de slam vont alors s’abattre à l’intérieur de la structure, portant tour à tour les deux piliers de l’équipage que sont Yann et Pierre et ce, malgré la hauteur sous plafond tout relative de la structure.

J’avoue, à force d’y venir tous les soirs et malgré la fatigue, c’est une soirée où l’émotion est presque palpable. On a beau repenser aux propos de l’équipage « cette fermeture n’est pas triste, c’est l’occasion de faire la fête au contraire, de marquer le coup », j’avoue que j’avais la gorge serrée en voyant tout ça. Et si le public quittera rapidement le navire (pour mieux y revenir en venant acheter les derniers éléments du merch’ les jours suivants), l’after party de l’équipe avec Birth of Joy aura quelque peu adouci les choses. Et avec le temps, il est clair, perdure une certaine nostalgie de la salle, de son équipe, de ces artistes, de ces soirées, cette fois, le navire a levé l’ancre pour de bon.

Quoi qu’il en soit, la Péniche qui va se transformer en restaurant, laissera un trou énorme dans le paysage lillois mais aussi dans les cœurs. Néanmoins, il semble opportun de remercier l’équipage et À Gauche de La Lune pour toutes ces années de prise de risque financière et on a hâte de les voir revenir avec un nouveau projet plus porteur financièrement, car de telles initiatives méritent de perdurer.

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Encore merci à eux et à mon amie Charlotte, sans qui cela n’aurait pas été possible. Et si vous souhaitez retrouver l’intégralité des photos de ces 5 soirées (sur 6), je vous donne rendez-vous sur mon site perso www.e-po.fr.