Damien Jurado est ce qu’on appelle poliment un songwriter respecté, c’est-à-dire qu’on en dit toujours du bien mais qu’on n’en parle jamais. Des notes de cador à chaque sortie de disque, et à la revoyure. Sans doute pas assez vendeur ou beau gosse pour prétendre à plus, le natif de Seattle et ancien poulain de Sub Pop ne peut donc faire valoir qu’une belle mais discrète régularité qui s’étend sur une dizaine d’albums, du folk alternatif presque lo-fi de la fin des années 90 aux productions plus travaillées de la décennie suivante, jusqu’à sa première collaboration avec Richard Swift en 2010. Cette rencontre décisive avec le multi-instrumentaliste, producteur et Shins à temps partiel a immédiatement donné un nouveau souffle à sa musique grâce à des textures inspirées du wall of sound, des collages de sons hétéroclites et d’amples arrangements ne lésinant sur aucun artifice – cordes, choeurs, percussions ou autre. Troisième album exploitant cette nouvelle direction, ‘Brothers And Sisters Of The Eternal Son‘ a des airs de bande originale de western postmoderniste composée par Neil Young et produite par Phil Spector. Oui, ça prend un petit moment.

On ne tarde pas à s’en rendre compte, Damien Jurado et Richard Swift aboutissent enfin avec l’assurance nécessaire un concept qui manquait jusqu’ici de conviction – pour ne pas dire de couilles. Là où le prequelMaraqopa‘ passait sans transition du psych-blues stratosphérique de ‘Nothing Is The News‘ à des balades acoustiques assez convenues, parfois rébarbatives, les 34 minutes de ‘Brothers And Sisters…’ s’avèrent nettement plus directes, bodybuildées, inventives et jusqu’au-boutistes. On ne s’étendra pas sur les narratives un peu fumeuses se cachant derrière le barrage sonique – le lieu fictif Maraqopa est à nouveau mentionné, sorte d’Eldorado des âmes perdues peuplant le disque – mais malgré ces prétentions voltairiennes et mystiques la musique n’est en rien inaccessible ou plombante et devrait même rameuter bon nombre de ceux pour qui ‘folk’ rime trop souvent avec ‘purge rétrograde chiante à souhait’. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de solides chansons folk au coeur de ces extrapolations, comme le prouve le disque additionnel (et optionnel) ‘Sisters’, sorte de version unplugged de l’album. En résumé, Damien Jurado réussit ici le genre de transgression stylistique de haut vol réservé à peu d’élus.

It’s my turn to confuse‘ annonce-t-il de façon curieusement résignée sur l’ouverture presque trip-hop de ‘Magic Number‘, mélange bien équilibré de cordes classieuses, de lignes de basse bien rondes et de percussions pleines de reverb’. On est à mi-chemin entre un vieux générique de James Bond et un hommage psyché au Nick Drake de ‘Bryter Layter‘, mais ce n’est que l’un des nombreux numéros de contorsionniste de ce disque aux influences 70’s variées, finalement très ‘prog’ dans l’esprit. Si le mot inquiète un peu, cela fait déjà un bail que Jim James a redonné de la noblesse aux indulgences de ce type, et passé la réticence que peut inspirer une pochette qu’on jurerait signée Storm Thorgerson (spécialiste en illustration de disques redondants) difficile de ne pas succomber aux grooves épiques de ‘Return To Maraqopa‘, ‘Jericho Road‘ ou ‘Silver Donna‘, et plus généralement à l’excellente tenue de l’ensemble. Damien Jurado joue plus que jamais son va-tout sur la richesse des ambiances, et c’est un parti-pris qu’il honore avec un bon goût admirable doublé d’une éloquence rare. Un album un chouïa hermétique à première écoute, mais les oreilles fines s’y retrouveront à n’en point douter.