De ses débuts jusqu’à ‘Electrochoc‘ (2006), Enhancer n’a jamais été un groupe ‘engagé’. Juste une bande de branleurs qui agaçait avec son apologie constante d’un gentil bordel quasi-adolescent, représentant la Team Nowhere à tout-va sur fond de nu-metal festif plutôt bien orchestré. Et quand les olibrius s’attaquaient avec (fausse) virulence aux popstars superficielles sur ‘Music Business‘ en 2003, on se disait que c’était mignon, mais peu crédible pour des mecs signés -à l’époque- chez Universal. Bref. Aucun signe ne laissait présager… ‘ça’ : des cordes larmoyantes, des mélopées poussives de Bill (auparavant plus incisif), et ce leitmotiv : ‘notre génération doit se battre‘. L’introduction de ‘Désobéir‘ nous fait penser à une parodie d’un artiste plaintif de rap-r’n’b syrockien, mais non. ‘Debout‘ déboule, et vas-y que tourne les violons, que s’aggrave le ton et que stagne le tempo. Et merde. Enhancer version 2008… Putain mais qu’est-ce qu’il se passe ?!

Pas besoin de donner dans l’accord mineur pour pousser à la réflexion. Pourtant, ces deux éléments paraissent indissociables aux yeux (et aux oreilles) d’Enhancer. Là où les parigots conseillaient à leurs fans d’opter pour le ‘Dirty Dancing‘ et de devenir ‘Fat‘ sur leur dernier album financé par Pascal Nègre et sa clique, ils poussent désormais à la désobéissance civile pour combattre les inégalités qu’emplissent ce morne monde. David Gitlis (au flow moins percutant) et son crew s’imposent en défenseurs de l’ouvrier, de l’écolo’, de l’amateur de bon goût, de la veuve et de l’orphelin. On aurait pas pensé ça d’eux, mais après tout, pourquoi pas. Mais au niveau des paroles, il faut avouer que cet album ‘porte-voix’ (comme le communiqué de presse le présente) ressemble plutôt aux textes d’un blog lycéen révolté, mais naïf, ou, encore moins louable, à une leçon de vie mal venue. Taper sur les États-Unis et l’américanisme ambiant (‘52eme‘), c’est bien, mais bon, ça va deux minutes. Écoutez ‘Dirty Centre‘ de Svinkels, les gars. Et comme disait Desproges : ‘Si j’avais cette hargne mordante des artistes engagés qui osent critiquer Pinochet à moins de dix mille kilomètres de Santiago‘… ‘Debout‘ ferait croire à la fin de l’État français, et ‘Qu’est-ce qu’on va laisser ?‘ résonne comme la réponse au ‘Respire‘ de Mickey 3D, le côté ‘hit’ en moins. L’album se veut -au final- optimiste, mais il démoralise. Certes, l’ambiance actuelle n’est pas vraiment à la fête, mais en traitant tous ces sujets avec un peu plus de légèreté et de second degré, comme sur ‘4444‘ (excepté son outro détestable avec un DadooKool Shen de substitution de JoeyStarr sur la tournée solo de ce dernier, et joyeux luron sur Skyrock en 2003 avec ‘Sales Gosses‘- peu inspiré), la pilule passerait peut-être mieux. ‘Ma Planète‘, ‘Nos Regrets‘, ‘Petites Mains‘, ou ‘Rêver sa vie‘ avec la pleurnicheuse marseillaise Soprano… Sérieux, le prozac n’est pas loin. Pour le coup, on se repasse en boucle le véritable festival que livre La Fouine, qui sauve littéralement (oui, oui) ‘Rock Game‘ avec son flegme et sa rhétorique habituelle — ‘Tous ces roquets rockeurs de merde méritent des gros front-kicks, ils ont confondu leurs godes avec leurs guitares électriques !‘, eh ouais.

Instrumentalement, Enhancer étonne, là aussi. Leurs détracteurs aimaient dénoncer la linéarité flagrante de leur musique. Sur ‘Désobéir‘, c’est tellement hétérogène (décousu ?) que ce reproche n’a lieu d’être. Le travail sur les arrangements est colossal, et les accents rap sont omniprésents. John Gitlis (batterie) est en freestyle permanent ; peu efficace, même si techniquement, c’est estimable. Il aura fallu quatre albums pour que la basse de Mr Q. soit enfin audible, peut-être parce que le skeud a été principalement composé sans réel guitariste : en effet, le départ de Difré n’a pas donné lieu à un nouveau recrutement, et c’est Pierre Guimard (Ben Kweller, ex-Noisy Fate), Davy Portela (ex-Pleymo, Lula Fortune) et Mat (Bukowski, ex-Wünjo) qui se sont succédés en studio pour enregistrer les parties guitares, d’où cette impression d’incohérence sur certains enchaînements. Dommage. Comme indiqué précédemment, le sérieux rime désespérément avec le mineur, excepté ‘Désobéissant‘ et ses explosions inespérées, entre rock musclé et électro débridée, malgré sa promo’ frustrante pour le collectif des… Désobéissants. Et on saute de joie (ou presque) à l’écoute de la dansante ‘SUPERficiel‘, récit d’une journée dans la peau d’un(e) hardcore-fêtard(e) emmené, entre autres, par l’irréprochable et très rauque Toni et la guest Neva -estampillée Nowhere Prod.-, encore plus crispante qu’à son habitude… mais le morceau s’y prête très bien. Dans un album ‘normal’ des compositeurs de ‘Hardcore Version Dancefloor‘, une chanson comme ‘Banlieue Pavillonnaire‘ aurait systématiquement été zappée, mais dans un tel flot de langueur, son côté Kid Rock ensoleillé et nostalgique, sa gratte acoustique et ses souvenirs adolescents empêchent le fan de l’Enhancer déconneur d’avaler un onzième Doliprane en moins d’une heure.

Ce ‘Désobéir‘ présente quelques paradoxes : pourquoi clamer haut et fort sa désobéissance, et censurer une phrase de La Fouine sur ‘Rock Game‘ ? Pourquoi les mecs qui ont inauguré la rubrique ‘Dépêche Mode’ sur feu-Rock Mag composent un morceau comme ‘A Vendre‘, qui a pour thème la marchandisation de la culture ? Pourquoi cet album ‘porte-voix’ n’est sauvé que par ses (trop rares !) morceaux décérébrés ? Pourquoi cracher sur l’Amérique quand on sait ô combien le groupe s’est inspiré de sa culture ? Toutes ces questions n’effacent pas la sympathie que j’ai pour Enhancer, mais force est de constater que ce quatrième album des fondateurs de la défunte Team Nowhere n’est pas une réussite, avec son rendu sonore bordélique et ses textes qui ne seront crédibles qu’auprès des 10-16 ans. Remarque, s’ils peuvent éveiller une conscience sociale dans cette tranche d’âge, c’est déjà pas mal.