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Avec de grosses averses prévues tout au long de la semaine, la 14ème édition du Primavera Sound ne se présente pas sous les meilleurs auspices. De mémoire le festival n’a jamais connu ce type de problème, tenu chaque année fin mai/début juin dans un climat déjà très estival. Rien à voir avec l’authentique fournaise et les plages du concurrent un peu has-been Benicassim, bien sûr, mais les esplanades du Parc du Forum de Barcelone sont connues pour offrir un accueillant cocktail de prog musicale relevée et de vues ensoleillées sur la Méditerranée. Arrivés en avance pour jouir des préliminaires de l’évènement, nos visualiens Nikrog et Joseph se coltinent un mercredi assez lamentable entre pluie battante, température en chute libre (10 degrés de moins que trois jours plus tôt) et, pire encore, restos mal choisis (les tapas pakistanais font mal). Nikrog se rendra tout de même au Teatro Barts pour mater les décevants et répétitifs The Exune bande de punks coincés du cul») et surtout Shellac, concert hélas entaché d’un son très brouillon. Aïe.

JEUDI
Heureusement le soleil fait un joli comeback pour la première des trois journées principales, et si la nuit est condamnée à rester un peu fraiche on est déjà plus proche d’un Primavera digne de ce nom. Joseph se fend d’un admirable SMS en espagnol et Nikrog m’informe que la bière coule à flots: la soirée s’annonce décente. Je torche donc ma journée de boulot comme un sagouin et arrive juste à temps pour le set très vivant de Neutral Milk Hotel, plus bordel que sur disque mais pas dégueu pour autant. Au contraire même. Reformation de groupe culte oblige, des hordes d’indie fans encore frais comme des gardons frétillent ostentatoirement à chaque titre de “In The Aeroplane, Over The Sea“. Avec ces effluves hipster omniprésentes, la réputation du festival n’est décidément plus à faire. Mais blague à part, l’éclectisme qui se respire sur place fait franchement plaisir. Joseph me surprend d’ailleurs en parlant de Colin Stetson, pas l’inventeur du chapeau mais le saxophoniste expérimental dont il a trouvé “la perf solide” malgré certaines lourdeurs. Côté rock, les australiens noisy-crados de Pond l’ont plus emballé que Nikrog, qui a trouvé le concert insipide. En ce qui concerne Real Estate mes deux acolytes sont en revanche unanimes: c’était propre mais aussi excitant qu’un “set diabolo grenadine de pool-party gentille“. On attend évidemment tout l’inverse des Queens Of The Stone Age, première grosse machine, et le groupe se montre plutôt à la hauteur malgré quelques regrettables indulgences en milieu de parcours. La ballade pour pauvres “Like Clockwork” tombe comme un cheveu sur la soupe après un début de concert tonitruant, bientôt suivie d’un grand moment «allez tous ensemble chantez et tapez dans vos mains» sur “Feelgood Hit” qui jure pas mal avec le contenu de la chanson. L’hymne dépravé hédoniste balancé en mode karaoké. Pourquoi pas. Pour le reste un “Make It Wit Chu” assez plat, privé de ses petits licks Richardsiens, et un ou deux titres inférieurs comme “I Sat By The Ocean” ne suffisent pas à entamer notre plaisir. On repêche volontiers “Smooth Sailing” du dernier album. Et puis “Millionaire” / “Noone Knows“? Check. “In My Head“? Check. Mais où est Joseph? Malade? Parti dégouté du set? Non, il est allé pogoter pendant la monumentale “Song For The Dead“. Sans transition, une longue série de pintes Heineken contribuent à tenir sans ennui les plus de deux heures d’Arcade Fire qui nous tombent dessus. Le cirque est en ville, et le ridicule succède à l’improbable dans une mise en scène basée exclusivement sur la surenchère et l’accumulation de musiciens costumés. Le tout sans vrai rapport avec la musique, qui au demeurant sonne tout juste ok à coups de pseudo-tubes sentimentaux à rallonge. Inoubliable et épique pour les inconditionnels, n’en doutons pas, mais interminable et foireux pour tous les autres, n’en doutez pas non plus. Facile à détester, quoiqu’il en soit. Oui il y a d’autres scènes et d’autres trucs à voir, mais 1. on a soif, envie de discuter et 2. on ne tarde pas à se payer une franche rigolade devant l’absurdité du spectacle. Disclosure sera forcément beaucoup moins drôle, le jeune duo jouant son rôle de sensation électro du moment sans véritable panache. Guère plus convaincant que Majical Cloudz, donc, Nikrog étant resté dubitatif devant “un mec qui fait mumuse avec une table de mixage et un chauve qui chante pardessus“. Les réjouissances se terminent aux alentours de cinq heures du mat’.

VENDREDI
Alors là c’est bien simple: il fait un temps de merde et mes diverses obligations me privent de cette seconde journée, sans compromis possible. C’est avec une gueule de revenant que je pose ma fille à la maternelle tout juste quatre heures après ma dernière bière, malgré tout ravi de ma nuit en excellente compagnie et bien emmerdé de ne pouvoir aller voir John Grant le jour même. Programmé assez tôt entre deux averses, ni Joseph ni Nikrog ne sont présents pour son set mais une amie m’en dira le plus grand bien. Malgré la grisaille et les pluies intermittentes le festival se déroule comme prévu et offre une prog haute en couleurs: Joseph enchaîne un très bon concert de Mick Harvey reprenant Gainsbourg et une belle démonstration de la vieille légende Dr John, entouré de supers musiciens comme à son habitude. Sa description de l’évènement fait plaisir: «Il débarque tout doucement, s’aidant de ses deux cannes. Un instant perplexe, je me demande comment va se dérouler le concert. Il s’assoie au piano, et là il chante. Et quelle voix! Intacte et claire. Tous les doutes sont évanouis. Grosse claque». Au rayon des grandes satisfactions de cette édition, les pionniers post-rock Slint se posent là et font très forte impression devant un public venu écouter religieusement l’intégrale de “Spiderland“. Joseph les découvre avec enthousiasme, et le déjà fan Nikrog n’en perd pas une miette: «Je ne vois pas le temps passer, dans ma bulle, trop occupé à observer chaque musicien et à secouer la tête en rythme en fumant des cigarettes pendant les moments calmes. Lorsque le batteur lâche ses fûts et rejoint son pote guitariste pour interpréter Don, Aman, je suis transporté. Un des tout meilleurs concerts de ce festival». De bons retours de Sharon Van Etten (“une voix magnifique“), Slowdive (“mention spéciale pour When The Sun Hits“) et Kvelertak (“un super moment d’énergie“) me font d’autant plus regretter mon absence. Aucun état d’âme en revanche pour les flops du jour, à savoir The National, The War On Drugs et, on le déplore, les Pixies: «le drame se produit» raconte Nikrog, «une succession quasi infinie de titres du dernier album achève mes espoirs. Je m’en vais – et ne suis pas le seul à le faire – pour ne pas louper le début de Slint alors que le groupe commence Hey. La plupart des gens sur mon chemin connaissent les paroles par cœur et les chantent à tue-tête en s’éloignant. Tout un symbole».

SAMEDI
La dernière journée est en théorie la plus consistante, hélas desservie par de frustrantes programmations simultanées. J’arrive tôt, assez pour apercevoir Daniel Blumberg et son groupe Hebronix, apprécié sur disque mais qui se tape ici une sacrée lose entre soupe expérimentale insupportable et pluie battante. Dix minutes après la fin du set, un soleil radieux fait une percée inespérée et le ciel se dégage à toute vitesse. L’été revient en force. Armé d’une bière de circonstance j’observe plus que je n’écoute les canadiens Islands depuis la distance, groupe dont j’avais pourtant aimé le premier album “Return To The Sea“. Là tout de suite, huit ans après, leur pop anodine m’excite autant que la page Facebook d’une vieille copine du lycée qui a pris trente kilos et partage des recettes de cuisine en statut. Superchunk a la bonne idée de commencer avec le vieux tube lo-fi “Slack Motherfucker“, ce qui me permet de foncer voir Television dans la foulée avec un grand sourire de bienheureux. J’ai vu Superchunk jouer “Slack Motherfucker“, j’ai vu Superchunk jouer “Slack Motherfucker” me dis-je, mais ce n’est finalement pas grand chose comparé au bonheur de voir Television interpréter le classique “Marquee Moon” en entier, à une heure pas forcément bien choisie il faut le dire. Vieux et statiques, presque figés sous le soleil, Tom Verlaine et ses comparses livrent un set peu glamour mais d’une précision chirurgicale. La chanson-titre est évidemment énorme, l’un des moments clés de cette cuvée 2014, salué comme il se doit par une grosse foule d’admirateurs. Ça sent le pétard et le fan grisonnant sans âge qui s’est déplacé pour l’occasion, ce qui parle plutôt en faveur d’un petit festival devenu grand (des 8000 visiteurs de 2001 aux 200 000 de cette année) sans abandonner ses principes de base. Joseph et votre chroniqueur zapperont d’ailleurs vite fait les très convenus Spoon pour aller apprécier les derniers morceaux du héros brésilien Caetano Veloso, en forme olympique malgré ses 70 balais. Il est temps de souffler un peu. Notre curiosité à l’égard du Pizza Underground reste de toute façon sans suite puisque Macaulay Culkin a annulé après le fiasco du groupe en Angleterre, et c’est un peu par hasard que l’on se retrouve devant les prétentieux Godspeed You! Black Emperor, détestés il y a une dizaine d’années et encore plus gonflants ce coup-ci. Dans le même genre, Igor Stravinsky est bien plus fort. Plus tard, les Cloud Nothings font exactement ce qu’on attend d’eux: essayer de ressusciter Nirvana tout en ressemblant à Weezer reprenant du Sonic Youth. Ça passe plutôt bien. “Psychotic Trauma” a du chien. Le problème c’est que Ty Segall leur fout une bonne raclée juste après, son rock hirsute, viscéral et mélodique se rapprochant pour le coup beaucoup plus de ce que proposait Kurt Cobain en son temps – sans l’auto flagellation, la négativité et les envies de mourir. Gros kif décomplexé pour l’expédition visualienne, et respect à cet étrange blondinet au visage de poupon qui pue la classe. Mais quid du Maître, programmé à peu près en même temps? Joseph ne revient pas particulièrement emballé du début de concert de Nine Inch Nails et décrit une “grosse machine” livrant un “show au millimètre” qui sent “le perfectionniste tendance maniaque“. Il en faut pour tous les goûts. Les Black Lips débarquent ensuite vers les trois heures du matin et défendent assez bien leur dernier album, même s’il faut admettre que l’on vient de gaspiller nos dernières cartouches et ressources auditives devant Ty Segall. L’heure de l’ultime Heineken dégueulasse (mais bienvenue) a sonné. Nikrog, Joseph et moi trinquons une dernière fois et repartons chacun de notre côté dans la nuit barcelonaise. Mon téléphone sonne: une amie tient à me retenir pour profiter du set d’un certain DJ Coco. Je ne la trouve pas parmi les milliers de nightclubbers improvisés qui investissent encore les lieux et décide sans remords de plier les gaules, fourbu mais comblé. Une année de plus.

Un grand merci à Nikrog et Joseph pour leurs contributions et pour les excellents moments passés. Et pour plus de Primavera, le blog de Joseph est ici.