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J’aimerais vous raconter une histoire folle avec une belle allemande rencontrée plus tôt sur un forum belge obscure, mais difficile d’imaginer que j’aurais été aussi excité qu’à l’idée de cette interview. C’est plutôt avec Geoff Rickly, frontman emblématique de Thursday que j’ai prévu de passer un moment, et autant dire qu’il est difficile de cacher mon excitation. Je suis comme Jeanne le jour où elle rencontre Serge (référence) en face du chanteur encore visiblement fatigué par la fête de la soirée précédente.

Un weekend dans les champs.

Après s’être confortablement assis, le garçon commence à me parler de leur relation avec le festival belge sans cacher son enthousiasme « C’est vraiment génial d’être devenu une sorte de groupe régulier à ce festival. On adore cet endroit, c’est magnifique, il y a tellement de monde. On est simplement très excité de faire partie de ce festival. Aujourd’hui on joue notre quatrième concert au Groezrock», conclut-il en rigolant. Ce samedi c’est bien la seconde fois qu’ils joueront dans le cadre de cette édition 2011 du Groezrock, le groupe ayant présenté hier Full Collapse, leur album culte de 2001 « C’était incroyable de jouer Full Collapse. On a eu cette idée depuis que nous fêtons l’anniversaire de l’album aux Etats Unis, on a donc pensé que si on venait au Groezrock notre nouvel album serait disponible et qu’on devrait rester ici toute la nuit et passer un bon moment ». A l’entendre, c’est surtout une bonne excuse pour rester manger des frites et boire des bières. « C’est toujours sympa lorsque tu restes à un festival car tu as la même expérience que ceux qui viennent y assister. Tu te sens plus proche de tous ceux qui sont venus, et le second jour on regarde le public et on constate qu’on ressemble tous à n’importe quoi, ensemble » me répond-il sans s’empêcher de rigoler.

On s’est donné rendez-vous dans 10 ans, même jour même heure m…

« Lorsqu’on a commencé à rejouer Full Collapse on a toujours pensé à de petites scènes, cela avait plus de sens pour nous de le jouer sur une plus petite scène hier pour un album plus vieux. Aujourd’hui nous allons jouer de nouveaux morceaux et on sait bien qu’il y aura moins de slams et de choses comme ça, et que cela a plus de sens de jouer sur la grande scène. »

Autant dire qu’avec une telle réponse je m’en voudrai bien longtemps de ne pouvoir les voir “seulement” une seule fois ce weekend. Une fois les présentations faites et le contexte donné, je me demande ce que donne leur passage chez Epitaph Records depuis 2009 après avoir travaillé sur Island, une grosse major du disque. « On a commencé chez EyeBall qui est un très petit label indépendant puis nous sommes passés chez Victory qui est plus gros avant de signer chez la major Island. » Visiblement, l’expérience n’a pas été très enrichissante. « Quand on était chez eux c’était une structure d’entreprise, ils changent tellement d’équipes, des personnes assignées à travailler pour nous ne nous connaissaient même pas. C’était assez déprimant d’avoir à faire à cela. On est donc allé chez Epitaph où nous connaissions toute l’équipe, et ça a été génial. Travailler avec des personnes qui connaissent toutes nos vieilles chansons, nos nouvelles chansons, ils savent ce qu’on fait. C’est génial de travailler avec eux, ils nous ont vraiment compris si tu vois ce que je veux dire. ».

Jean Michel Jarre un jeudi après midi.

No Devolucion, le nouvel album de la bande de New Jersey, est disponible depuis moins d’un mois, et on peut dire que cela change. On quitte de plus en plus le post-hardcore efficace des prémices pour découvrir quelque chose de résolument différent. « Cet album est vraiment venu du fait que j’ai moins pris les choses en main. Je suis celui dans le groupe qui aime vraiment tout ce qui est hardcore indépendant comme La Quiete et des groupes de ce genre. Dans l’album précédent (ndlr Common Existence) tous les autres musiciens écrivaient des parties très atmosphériques, plus indie rock… Je suis celui qui avait mis en place le split avec Envy par exemple. Je voulais qu’on parte sur des idées plus sombres, des choses plus lourdes et ils n’étaient pas très motivés donc j’ai vraiment voulu les laisser libre pour cet album et je pense que c’est la meilleure chose qui soit arrivée. »

C’est surtout l’occasion de rappeler au frontman qu’ils ont un certain Andrew derrière les claviers depuis 2003 qui se faisait particulièrement discret sur les enregistrements du groupe jusqu’à présent. « C’est vrai, avant j’avais plutôt tendance à me mettre avec les guitaristes et écrire un album avant de l’apprendre au reste du groupe et nous n’avons pas suivi ce schéma pour cette fois. Andrew a écrit des chansons, Steve (ndlr guitariste) a écrit des chansons, Tucker (ndlr batteur) pouvait nous donner un rythme et nous commencions à jouer dessus. Tout le monde a écrit pour cet enregistrement».

Qu’il plaise ou non, même si vous aurez compris que j’aime avec des sentiments ce nouvel enregistrement, No Devolucion change radicalement. On en profite donc pour revenir au contraste avec leur label actuel et la filiale d’Universal qu’ils ont quitté en 2009. « Je pense qu’il aurait été possible d’enregistrer cet album sur une major mais cela ne se serait probablement pas produit. Je pense qu’ils n’ont jamais vraiment su comme nous faire arrêter de faire quelque chose mais nous ne nous sommes jamais sentis assez à l’aise pour essayer des choses que nous avons faites sur cet album. On a toujours pensé qu’on se défendait contre le label. ». Tout n’a pas nécessairement été mauvais sur le label de War All The Time mais c’est chez Epitaph qu’ils ont trouvé qui allait leur faire des tours en vélo en Hollande. « Lorsque nous venions de signer chez Island tout se passait vraiment positivement, puis toute l’équipe a été remplacée et ce n’était plus bon. On s’entend vraiment bien avec Epitaph, dans deux jours nous serons à Amsterdam et notre agent Alma est une de nos meilleures amie par ici donc nous resterons avec elle pour sortir un peu. »

A vos plûmes.

Thursday est un groupe qui existe depuis 1998 et qui a été une influence majeure pour la scène hardcore américaine au début de la dernière décennie. Contrairement à d’autres, les paroles ont la plupart du temps un réel intérêt pour celui qui prendra le temps de s’y pencher un peu. Je me demande alors si l’écriture est devenue plus simple au fil des années. « C’est toujours différent. Avec Full Collapse j’avais une idée très précise de ce que je voulais faire au niveau des paroles, je savais que je voulais que cela soit autour de théories sur après la mort. Pour War All the Time, je savais que je voulais que chaque petit détail soit travaillé, raconter vraiment chaque détail des histoires. A partir de A City by the Light Divided je me disais que je ne savais pas ce que je voulais faire après, j’étais très content du travail sur War all the Time, donc je me suis dit que la ville était pour moi très éblouissante tu sais. Puis pour Common Existence je savais que je voulais écrire pour chaque chanson de petites histoires, et c’est la première fois pour No Devolucion que j’ai senti que je ne voulais pas donner tous les détails dans chaque chanson. Quelques détails sur la première chanson, un peu plus sur la seconde… Chaque chanson apporte à l’histoire, donc toute l’histoire évolue au fil de l’écoute. »

En restant sur les nombreuses années du groupe à tourner, et tout l’apport émotionnel donné aux compositions du groupe, cela a d’après Geoff plus de sens que jamais de rejouer ces vieux titres aujourd’hui : « Ce qui est vraiment étrange est que lorsque nous jouons ces chansons au fil des années il m’arrive d’en avoir marre d’une chanson en particulier mais lorsque l’on joue Full Collapse en entier cela me ramène vraiment au moment où nous avons tout juste commencé à jouer ces chansons. Je pense que c’est le pouvoir incroyable de la mémoire, et spécialement lorsque tu écoutes une chanson que tu n’as pas entendu depuis des lustres. Cela te ramène exactement au dernier moment où tu l’as écoutée. C’est ce que j’ai ressenti en rejouant Full Collapse. ».

Stay True.

Bien que les sonorités du groupe s’en éloignent de plus en plus, Thursday reste une formation issue de la scène hardcore et dont l’homme derrière le micro semble resté particulièrement attaché. Lorsque je lui demande s’il reste à l’affût des dernières sorties du genre, il répond sans hésitation. « Bien sûr, j’adore écouter de nouvelles choses. Vu qu’on vient de la scène hardcore et que j’ai commencé la musique en organisant des concerts de hardcore j’essaye de vraiment rester au courant de ce qui se passe dans la scène. Il y a un groupe de Copenhague qui s’appelle Ice Age qui sont géniaux. ».

Ce qui fait la singuliarité du son de Thursday se retrouve donc forcément dans ce qu’écoutent les membres du groupe. « Après je vais jusqu’à l’indie rock et des choses du genre, le reste du groupe me tient au courant de ce côté. Tom adore Big Black Delta, il me tient au courant de ce côté et je lui montre les nouveaux jeunes groupes de hardcore. ».

Metro, Boulot, Dodo.

Geoff Rickly fait clairement partie de ces musiciens, et artistes plus généralement, dont l’investissement personnel ne s’arrête pas à uniquement s’occuper de son propre groupe. « Je produis d’autres groupes, comme Midnight Masses qui sonne à la TV on The Radio et Imaginary Friends, un groupe génial qui vient d’une partie assez difficile de Brooklyn. Ils sonnent un peu comme Devo et Joy Division, je les aime beaucoup ». Et en plus de contribuer à la sortie d’albums aussi marquants que ceux de Touché Amoré, le bonhomme ne s’arrête pas seulement à la musique. « J’ai écrit un comic que j’essaye de faire publier maintenant. Je reste assez occupé, de temps en temps lorsque je suis chez moi je cherche un travail, comme travailler dans un magasin par exemple. ».

Après avoir lu le très intéressant article publié l’année dernière par Alternative Press racontant que bon nombre de groupes que nous imaginions aisés financièrement de part leur renommé n’en vivent pas, il me semblait intéressant d’en savoir plus concernant la façon dont se débrouille Thursday. On apprenait notamment grâce à cet article que Geoff s’en sortait avec moins de $10 000 de revenus sur une année passée à tourner et sortir des albums salués par la critique. On se demande alors s’il était viable sur le long terme de continuer à mettre le groupe en activité principale. « Tant qu’on pourra être Thursday à plein temps on continuera de le faire. A un certain moment on ne sera probablement plus capable de le faire, peut être au niveau des tournées, mais tant qu’on peut le faire on le fera ». Et au final, avec un argument aussi incritiquable que « la chose la plus cool possible est de ne pas avoir à me réveiller avant que cela soit nécessaire » non privé d’humour, il marque un point.

Du coup, obligation de travailler entre les tournées, « J’écris par exemple en freelance pour un magazine de mode à Los Angeles, un autre à Philadelphie, Spin ou Alternative Press. Je travaille entre les tournées mais ce n’est pas comme “un” travail, car on tourne tellement que je ne peux pas travailler un mois, partir un an et retravailler un autre mois (rires). C’est pas si mal, quelques mois à travailler tous les 2 ou 3 ans n’est pas grand chose. ».

Il conclut finalement cette partie en arrêtant les fausses idées. « Qui gagne de l’argent en faisant de la musique ? Pas tant de monde que cela. Peut être que 5 ou 6 des groupes qui jouent au Groezrock ne se soucient pas des problèmes financiers, et cela ne représente pas grand chose sur 70 ou 80 groupes. »

La bagarre, la bagarre, la bagarre.

Toutes les belles choses ont une fin, mais comme nous savons tous que Ross, le directeur de la rédaction chez VisualMusic, est notre J. Jonah Jameson à nous, nous devons ramener de l’exclu ! On a autant de pression que Peter Parker pour qu’il ramène des photos exclusives de Spiderman, vous n’imaginez pas. Du coup impossible de quitter le monsieur du New Jersey sans qu’il me raconte sa version de l’histoire assez floue sur l’invitation déclinée des lyonnais de daïtro pour partir en tournée américaine avec eux. « On leur a juste proposé de partir en tournée et ils ont été très concerné sur ce qui est punk ou hardcore ou ne l’est pas. A partir du moment où les gens commencent à parler de ce qui est punk, ou hardcore, ou indie ou DIY… Il y a des milliers de personnes aux Etats Unis qui adoreraient daitro mais ils ne les verront jamais maintenant, je ne sais pas en quoi cela vous rend plus punk-rock. S’ils se sentent forts vis à vis de ça c’est probablement mieux qu’ils aient dit ce qu’ils ont dit. On n’en a jamais parlé à la presse ou au public on leur a juste fait une proposition. S’ils n’en avaient rien à faire, s’ils ne voulaient pas d’attention ils auraient pu juste le garder pour eux. On a proposé à La Quiete, et ils n’ont pas voulu le faire tandis qu’un autre groupe a accepté. Aucun d’entre eux n’en a fait une grosse histoire. ».

« Il y a eu Young Widows en plus sur cette tournée, sérieusement Daitro est beaucoup plus punk-rock que Young Widows ? Pour moi c’est n’importe quoi.»

L’homme termine avec une conclusion positive, à cause de laquelle je peux oublier tout espoir de voir cette interview buzzer et finir en première page de TMZ telle l’annonce de la mort de Michael Jackson, mais c’est toujours agréable de voir autant d’humilité de la part de celui avec qui je viens de partager un quart d’heure. « Tu sais je m’en fous, j’ai été ce genre de hardcore kid avant donc je c’est ce que c’est. » dit-il en rigolant, « mais Daïtro est un bon groupe, c’est pour cela qu’on leur a proposé. »

On termine cette entrevue sur une note plus classique, Thursday n’étant pas venu nous rendre visite depuis 2004 ce qui nous oblige à nous lever tôt pour aller en Belgique. Alors, Geoff, quel est ton problème avec la France ? « J’adore cet endroit, je suis venu pas mal de fois depuis notre dernier concert mais cela a toujours été pour visiter. On n’a pas vraiment beaucoup d’offres pour venir jouer en France, mais je passe chaque année une partie de mon été ici. » Et on ne peut que le soutenir lorsqu’il conclut en me disant « Peut être qu’on viendra plus tard cette année et que No Devolucion nous fera rejouer en France ».

Pour ceux ne connaissant toujours pas Thursday il n’est jamais trop tard pour les découvrir, le groupe proposant un post-hardcore singulier depuis de nombreuses années. Geoff s’est révélé très accessible lors de cette interview, qui était à l’image de la prestation proposée plus tard cette même après midi. Les américains font parties de ces quelques groupes à réussir à sortir de la scène plutôt fermée du hardcore tout en utilisant cette notoriété pour ramener des groupes qu’ils apprécient en tournées avec eux. C’est en tout cas de la meilleure des façons que s’est déroulée cette première interview dans le cadre du Groezrock 2011.

Merci à Thomas pour l’organisation de cette interview, à Ross pour les visuels ainsi qu’à Dookie pour sa lecture.