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Rencontrer les acteurs de la scène musicale que nous respectons donne lieu à tout type de réaction. Cela peut être la déception de casser le mythe d’un grand musicien qui se veut totalement inintéressant (ou plus simplement bête), ou la satisfaction d’une confirmation des qualités humaines d’un groupe, mais cette deuxième rencontre lors du Groezrock m’a donné un sentiment tout à fait inédit. Karl Alvarez officie derrière ses quatre cordes au sein de Descendents depuis 1987, et difficile de cacher mon respect devant ce monsieur représentant une partie de l’histoire du genre grâce auquel j’aime autant la musique. L’interview n’en est pas vraiment une, on discute de tout et de rien, avec une façon de s’exprimer comme s’il me racontait une partie de l’histoire du punk-rock. Je suis bien en face d’un homme approchant la cinquantaine et dont l’expérience et le recul, tout comme la certaine sincérité envers cet échange, sont quasiment déstabilisants.

Nous commençons cette discussion en parlant inévitablement de ce que cela fait pour le groupe d’être de retour en tournée, son avenir semblant toujours incertain vu les pauses interminables entre chaque enregistrement. « C’est bon mais c’est différent ! A l’époque nous serions partis pour deux mois d’affilé, dans un van, dans des conditions vraiment inconfortables car il n’y avait pas autant de monde d’intéressé par cette musique. Maintenant c’est vraiment intéressant car nous pouvons prendre l’avion pour jouer quelques concerts puis repartir, c’est vraiment différent. C’est une bonne chose vu que nous sommes désormais plus vieux, nous avons tous des familles et c’est bon pour elles de pouvoir passer plus de temps en leur compagnie. »

Je réagis sur le fait que The Ghost Inside venaient justement de faire un discours (autopub) expliquant qu’ils n’avaient pas de maisons, ni de copines, et que leur vie se résumait à la tournée.

« Cela a été notre vie pour des années et des années. Pendant au moins quinze années de ma vie nous étions en tournée au moins dix mois par an, et en effet il est difficile d’avoir une vie “normale” de cette façon. Nous avons pris ces huit dernières années pour faire un break en quelques sortes, même avec ALL notre autre groupe. Nous avons pris cette pause qui nous a tous permis d’avoir une vie. »

Les bases étant établies, on commence à parler de sa bande de copains. « J’ai rejoint le groupe en 1986 ». Autant préciser qu’en 1986 je n’étais pas né, ni même imaginé, ce qui le fait enchérir. « Tu veux avoir quelque chose d’encore plus fou ? Je joue de la musique avec notre guitariste Steph depuis 1976 ».

Devant mes grands yeux il confirme sans gène et avec une pointe d’humour « Nous sommes vieux, c’est vrai »

On revient alors sur là où nous sommes actuellement. Le monsieur me confirmant tout en me démentant que c’est son premier Groezrock. « En fait, c’est la première fois que Descendents joue au Groezrock mais j’y ai joué trois fois en comptant ce soir, et avec trois groupes différents ! J’ai joué avec Gogol Bordello en 2004 il me semble, ou 2005. Leur musique est géniale. J’y ai aussi joué avec The Real Mckenzy. Je suis une sorte d’habitué ! »

On continue à parler de ce festival visiblement apprécié à l’unanimité par ceux y étant invités. « C’est vraiment une bonne chose, on retrouve le même public, mes groupes d’amis sont toujours ici, il y a toujours quelqu’un que je connaisse. Je pense notamment cette année à CIV que je n’ai probablement pas vu depuis 10 ans, c’est bon de le revoir. »

Parlons de K7 audio

Cool To Be You est le dernier enregistrement de Descendents, qui remonte déjà à 2004. Il marque une sorte de tournant dans la discographie du groupe, introduit discrètement par son prédécesseur Everything Sucks. Le groupe partant dans des sonorités punk-rock beaucoup plus modernes et mélodiques, se détachant petit à petit des tubes très rentre dedans et dans l’esprit plus hardcore de leurs débuts.

« Je ne pense pas que nous avons fait cela vraiment consciemment, je pense que c’est juste venu car dans un groupe où trois quart des songwriters sont les mêmes songwriters que dans un autre groupe il y aura quelques parties qui en découleront, ce dans chaque direction. Pour cet album je ne sais pas trop. Je sais que pour les chansons que j’ai écrite je passais des moments difficiles, donc peut être qu’il y a plus de hargne dedans. Étant donné que Bill est le propriétaire du Blasting Room nous avons eu plus de temps et d’expérience pour concevoir l’album et travailler ses sonorités. Je pense qu’il y a beaucoup de raisons qui font que cet album sonne de cette façon, mais ce n’était pas planifié du tout. »

Lorsque je lui partage l’idée que c’est un bon moyen pour un auditeur plus jeune seulement intéressé par les grosses productions du genre de découvrir par la suite les vieux albums du groupe et la scène hardcore de l’époque, pour lui ce n’est pas vraiment la question. « Decouvre de la façon qui te plaît, que tu me crois ou non certaines personnes connaissent Descendents grâce à ALL, on ne peut pas savoir ! Nous sommes présents depuis longtemps et avons la chance que notre musique ait fait certaines personnes s’intéresser à des choses, et j’espère que ça les a touché d’une certaine façon. La raison pour laquelle on commence à faire du punk-rock est pour communiquer, et quand je peux tourner tout autour du monde encore et encore et cela me permet toujours de communiquer, pendant 20 ans, c’est génial. »

Descendents n’est pas connu pour être un groupe politique, et est plutôt apprécié pour parler de tout et de rien, de filles comme de café. Ils ne sont pas là pour faire l’apogée ni dénigrer la drogue ou l’alcool. « En effet il y a ça et aussi les chansons d’amour, et vu que je peux parler en tant que fan du groupe avant de l’avoir rejoint je peux te dire qu’en effet, Descendents est un groupe romantique. Les chansons drôles rendent ces chansons romantiques pas trop “mignonnes”. C’est un bon mélange de cette façon. »

Cependant impossible de ne pas réagir en parlant de “Merican”, marquant aussi un certain tournant sur Cool To Be You, étant une chanson résolument politique et critique envers le gouvernement qui était alors en place. Je suis visiblement tombé sur le bon interlocuteur, Karl me remerciant après lui avoir dit que c’était finalement une de mes chansons préférées du groupe étant donné qu’il l’a écrite. « C’est une chanson bizarre, essayer d’examiner ce que cela fait ressentir d’être un américain et il faut te souvenir que l’Amérique c’est trois continents différents dont les Etats Unis fait partie, d’où le fait d’avoir mal écrit le titre de la chanson. Je pense que cette chanson revient au fait que “si je suis un patriote envers quoi que ce soit, c’est le cœur, et la musique, et la culture, et dans quelques cas les rebelles”. C’est ce que j’aime dans mon pays. Je n’aimerai jamais réellement ce que l’on fait à l’étranger. Mais culturellement en effet, j’adore mon pays. »

Merican” reste une chanson à part, surtout lorsqu’on compare avec I Don’t Wanna Grow Up qu’ils écrivaient moins de 10 ans plus tôt. « Tony Remoto, mon prédécesseur dans le groupe a écrit cette chanson, et je pense que c’est une chanson géniale car c’est je n’ai pas envie de grandir. On a beau nous dire qu’on n’est vieux, cela ne veut pas dire que nous ne voulons pas grandir. De temps en temps nous en sommes obligés. La plupart des membres de mon groupe ont des enfants donc tu as besoin de grandir si tu veux devenir un père. »

Leçon de sagesse

Descendents sont là depuis plus de trente ans, et il était inévitable de parler de l’évolution du punk-rock en ayant un de ses membres en face de moi. « C’est une grosse culture désormais, avec de l’argent et toutes les choses positives et négatives qui viennent avec. Je pense que pour beaucoup de personnes de mon groupe, ou de mon âge il y a un certain sens à être vindicatif, étant donné que nous savions tous que c’était une musique géniale. Il y a longtemps dans les années 70 et 80 les radios ne voulaient rien avoir à faire avec nous, ne pas jouer nos albums. Cela a perduré je pense jusqu’à ce que Green Day brise cette barrière, et désormais c’est une culture de masse. Comme je l’ai dit c’est positif et négatif. Le bon côté est que certains de mes amis qui ont je pense des discours très positifs sont désormais mainstream, comme Rise Against. Qui va me contredire en rapport à ça, si signer sur une major peut m’apporter un groupe comme celui-ci, c’est génial non ? »

Difficile cependant encore aujourd’hui de savoir ce qu’est le punk-rock, voici la définition du terme par l’homme aux quatre cordes. « Oh mec, le majeur levé, le A dans le cercle, la résistance à l’autorité mais aussi une certaine interprétation artistique de tout cela, qui je pense est pauvre en exprimant ces idées. Maintenant il y a eu beaucoup de monde au travers des années, et c’est une sorte de toile vierge, chacun peut attacher son idée au punk-rock. C’est ce qui est si bon le concernant et ce qui fait rester le punk rock jeune. Lorsque je regarde lors de concerts et qu’il y a des personnes qui ont 20 ou 30 ans de moins que moi et qui apprécient cette musique. »

C’est sans réellement répondre à la question qu’il apporte une réelle conclusion. « Ce qui rend le punk-rock si intéressant est qu’on ne peut pas totalement l’identifier. Ce serait comme trouver le monstre du Loch Ness, cela briserait tout le fun ! »

En revenant sur la longévité déconcertante de Descendents, minute conseil. « L’amitié, et la dépendance mutuelle » seraient sans surprise leur secret. « Lorsque nous avions un groupe nous n’avions pas de travail quotidien, on tournait tellement pour pouvoir subvenir à nos besoins et cela nous unis si nous sommes responsables pour chacun de ce niveau. Si un de nous tombe, nous tomberons tous ensemble et si un réussi, nous réussirons tous. Cela créé un lien très fort. Notre roadie Daniel a été avec nous depuis aussi longtemps que je suis dans le groupe et il est avec nous sur chaque tournée, il est toujours parti avec nous. C’est la même chose, il est un d’entre nous. »

Lorsque j’émets l’hypothèse que ce n’est pas juste la réunion de musiciens il continue aussitôt. « En effet, Steph et moi étions enfants ensembles, Bill et Millow sont allés au lycée ensemble et initialement c’était la même chose pour Daniel et son ami Allan et c’était nous dans un van et c’était très simple ». Avant le conseil classique : « Tu laisses toujours quelqu’un dans le van pour être sûr qu’au moins personne ne vole le matériel ! ».

Il est indéniable que Descendents soit une influence majeure pour une certaine partie des groupes de punk-rock des années 90. Pour citer les plus gros, il n’y a qu’à voir la guitare de Tom Delonge à l’époque du premier album où le sigle Fender est remplacé par Descendents. Karl semble plutôt gêné quand je parle de l’influence qu’il a pu avoir sur une génération de groupe. « C’est bizarre mais… je pense que cela signifie qu’on a bien fait notre travail ? Peut être. Je ne sais pas… C’est touchant aussi. D’un côté cela nous fait nous sentir petit car tout le reste est plus gros. En revenant à Rise Against ils tournent dans le monde entier, et on dirait qu’il y a juste une semaine ils étaient encore ce petit groupes d’amis de Chicago. C’est une leçon d’humilité quand tu vois l’impact que cela peut avoir mais nous sommes toujours Descendents ».

Pour être tout à fait sincère je ne m’attendais pas à une réponse à la question suivante, mais je me devais d’essayer. Le moins que l’on puisse dire est que lorsque je lui ai demandé s’il se souvenait de son premier concert, il m’a quasiment répondu comme s’il en ressortait. « Je m’en souviens très bien… J’ai joué dans un club qui s’appelle le club Landré (ndlr : pas sûr nom à l’écrit, mais le monsieur s’en souvient) à Hollywood. C’était assez intimidant car Mike Watt des Minutemen était là, et était déjà quelqu’un que je respectais. Le bassiste de Black Flag Chuck Dukowski était présent et je jouais de la basse depuis seulement quatre années à ce moment. J’étais donc jeune, j’avais 20 ou 21 ans. J’avais surtout très peur mais… j’étais excité, c’était très sympa tu sais. ».

Forcément je ne peux m’empêcher de trouver assez inimaginable de me voir raconter un concert devant un membre de Minutemen et le bassiste de Black Flag. « C’était une plus petite scène à cette époque tu sais ! ».

On est cependant tous les deux d’accord sur le fait qu’il semble impossible de voir une séquence similaire de nos jours. « C’est bizarre n’est-ce pas ? Un de mes amis est professeur dans un lycée et j’ai parlé dans sa classe du l’esprit hardcore du punk-rock, et c’était amusant car il y avait des choses qu’ils ne pouvaient pas comprendre ! Par exemple : “donc, vous ne gagnerez jamais d’argent avec, vous ne passerez jamais à la radio, vous ne serez pas connus… donc pourquoi le faites-vous ?”. Je n’avais vraiment aucune réponse à cela, je pense que la réponse que je leur ai donnée est que nous étions simplement voués à le faire. Reagan avait été élu président, et la bombe nucléaire allait exploser à tout moment, donc nous devions partir maintenant et le faire, rendre quelque chose possible, faire du bruit, créer de l’énergie. »

Mes interviews vont sembler redondantes étant donné que j’ai posé une question similaire à Geoff Rickly de Thursday cette même journée, mais comment parler d’un groupe aussi vieux sans parler de petits boulots ? « Je n’ai jamais arrêté la musique. J’ai eu quelques boulots, j’ai été dans une bibliothèque pendant pas mal de temps. Vu que Descendents et ALL ont existé pendant aussi longtemps je n’ai jamais vraiment eu à travailler. Pendant les moments où les groupes étaient en pause, les seuls boulots pour lesquels j’étais vraiment qualifié étaient d’aller en tournée avec des groupes et de jouer de la musique. ».

« Je suis enthousiaste en ce qui concerne la musique ! La plupart du temps nos chansons sont très difficiles à jouer, pour bien les jouer en tout cas ! La musique n’est qu’une succession de notes de toutes façons, c’est la façon dont vous les jouer qui fait la différence, et c’est bon pour ton “esprit” lorsque c’est bien fait. Cela fait partie des choses qui font garder l’enthousiasme. On en est dépendants. »
Cette réponse concernant l’apparence très en forme du groupe encore aujourd’hui m’a particulièrement intéressée surtout après les avoir vu sur scène en fin de journée. Karl Alvarez semblait tellement concentré, n’osant certainement pas lâcher le regard de son manche sans être sûr qu’il n’y a pas un changement de note. Nous avions en quelques sortes l’impression d’être avec un bassiste à un de ses premiers concerts, n’osant ni trop regarder la foule l’écoutant ni prendre le risque de perdre sa concentration.

Les valeurs dont ils descendent

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase, dès qu’il entend le mot vegan il s’explique. « Nous n’avons pas de politique concernant cela. J’ai été assez pauvre dans ma vie que je mange tout ce que l’on me donne et me tais vis à vis de ça. Nous avons eu des membres vegan dans le groupe, mais peu importe ça nous ne sommes pas du tout militants vis à vis de quoi que ce soit. »

« Descendents n’était même pas straight edge, le mouvement est venu après Descendents, ou en même temps. Straight Edge n’impliquait pas le veganisme, cela concernait le fait de fumer et de boire, et la drogue. Puis le veganisme et pas mal d’autres choses sont apparus, et comme je l’ai dit, les choses changent, et c’est une bonne chose. Mais nous ne militons pas avec quoi que ce soit. ».

Je ne rate pas l’occasion de demander plus d’informations sur l’influence de la venue du straight-edge à l’époque même où les chansons de Minor Threat sont sorties. « Pour certaines personnes je suis sûr que c’était le cas (ndr d’avoir adopté ce style de vie suite à ces chansons), mais pas pour moi car je vivais à Salt Lake City dans l’Utah, qui est un endroit où se trouve l’église mormone, le siège. Ils ne fument pas, ils ne boivent pas, ils ne se droguent pas. Du coup pour moi, en vivant là bas, cela ne changeait rien ! Je suis entouré par des individus qui ne fument pas et ne prennent pas de drogues ! Pour moi cela n’avait pas de sens ! »

Il continue cependant sur une note positive. « Je pense que c’était une bonne idée lorsque c’est apparu car à ce moment le rock’n roll était synonyme de drogues, et je pense que quelqu’un devait créer une barrière. Ce n’était pas Ted Nugent ou Frank Zappa, même s’ils ne consommaient pas de drogues, qui allaient le faire. »

On termine l’interview après ving minutes de question réponse, le temps de prendre la photo qui illustre cet article. Je ne m’empêche pas de remercier une nouvelle fois Karl pour son temps – d’autant plus que cette interview a été confirmée au dernier moment – tout en lui expliquant que ce n’était pas rien de me retrouver en face d’un membre fondateur du style de musique que j’apprécie depuis si longtemps. Les micros sont coupés, le monsieur s’approche de moi et remet les choses dans leur contexte. Il me dit n’y a pas de ça entre nous, qu’on parle de punk-rock et qu’on est pareil. Il est aussi honoré que moi, qu’il n’y a pas de différence. Que lorsqu’il allait voir Black Flag en concert c’était normal de traîner avec le groupe, tout comme que leur bassiste lui montrait comment jouer. C’est lorsque je pensais juste reprendre une activité normale suite à un échange intéressant que je me prends la plus grosse claque. J’avais presque inconsciemment osé oublier la raison principale pour laquelle j’aime réellement la musique, merci Karl.