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Sorti en 2017, le documentaire “Bunch Of Kunst” est désormais disponible sur Amazon Prime. Ce documentaire est dédié à l’un des duos les plus improbables du moment dans l’univers de la scène rock, Sleaford Mods. Il faut dire que l’on est loin des canons rock habituels avec ici, deux quadragénaires anglais dont l’un, Jason Williamson, aux faux airs de Liam Gallagher, mauvaise coupe de cheveux comprise, vocifère une sorte de slam rageur quand l’autre, Andrew Fearn, se contente de battre la mesure de la tête derrière un ordinateur, pour y balancer des boucles musicales simplistes, une bière à la main. Forcément, cela a piqué ma curiosité sachant que le duo bénéficie depuis quelques temps d’une presse très favorable malgré un son très lo-fi.

L’internationale punk

Pour quiconque s’est déjà frotté à la patte musicale du groupe, Sleaford Mods ne laisse pas insensible ! On n’ira pas jusqu’à dire qu’on aime ou on déteste, on peut juste s’interroger. C’est pas mal aussi de s’interroger. Et c’est en ce sens que j’ai abordé ce documentaire qui, disons-le, est très bien réalisé. Souvent filmé caméra au poing, on partage alors quasi deux ans d’existence de ce duo tout droit sorti de Nottingham, plus précisément de Sherwood. Forcément, on pourrait instantanément évoquer des conneries comme « Robin des Bois Musicaux des temps modernes », car le duo balance des titres marqués par des revendications liées aux difficultés de la classe ouvrière anglaise.

Groupe de musique de prolos pour prolos amateurs de musique

Définis comme la voix de l’Angleterre durant le documentaire, c’est surtout parce qu’ils en ont connu l’âpreté en tant que salariés. Comme ils le disent, ce ne sont pas gamins des 25 ans qui veulent conquérir le monde. Non, ce sont deux quadra digérés par le système et ayant digéré eux-mêmes ce système. Quand Idles fait de la joie un acte de résistance de la classe ouvrière, Sleaford Mods leur répond par le social réalisme qui habite leurs textes. Pas pour rien que Sleaford tacle régulièrement Idles jugés faussement prolétaires. Faux débat selon moi et qui montre à quel point les gauches du monde ont du mal à s’unir face à un Kapitalisme toujours plus débridé.
Sleaford, c’est finalement le cliché réel d’une réalité clichée. Ça commence dans des pubs, ça enregistre dans un foutoir minimaliste entre deux cadavres de bières et ça se joue devant des fans anglais tout aussi clichés, reprenant les titres façon stade.

En tout cas, il faut s’y faire à Sleaford Mods, c’est tellement lo-fi que ça en défie l’entendement « tout sauf un groupe de guitares de merde » comme le dit leur manager. Un manager qui, lors de la première tournée UK de 2015 va promener le duo de salle en salle à bord de sa Polo. Un ami de longue date, ancien chauffeur de bus qui servira à enregistrer le clip “Tied Up In Nottz”. On vous dit, pas de faux semblant ici. On sait ce que c’est le travail au sens pur du terme.

L’esthétique briques qui ramène des briques.

Puis on assiste à l’ascension, Glastonbury 2015. « Sleafod Mods » sur la porte. Une faute de frappe pour une chose qui frappe. Jason a le trac. Un sérieux trac, on le surprendra même un peu plus tard dans ce même documentaire au bord de la nausée. Il faut dire que les tripes, il les met sur scène. Alors forcément, ça se voit et le festival et sa gigantesque scène vont aussitôt les propulser sur le devant de la scène, médiatique cette fois. Les ventes explosent, le manager colle lui-même des stickers sur les vinyles à vendre sur la tournée UK de rentrée. Cette fois, la Polo a cédé la place au tourbus. Le manager ex-conducteur papote bus avec le conducteur désigné et s’extasie du confort. Le groupe devient alors lui-même astreint au quotidien qu’il dénonce, le fameux « métro-boulot-dodo » devenant « tourbus-concert-peu de dodo ».

Mais derrière l’aspect brut du duo, on retire une véritable sympathie pour Jason, père impliqué qui devient connard quand il revient de tournée, que sa femme se fait un plaisir de remettre en place. On découvre le mystérieux Andrew, producteur/lanceur de beats improbables. Quelqu’un de très humain, impliqué dans son rapport à la musique et son rôle social. Ce qui se dégage en permanence est une véritable humilité d’un duo qui s’apprécie. Il faut dire que la musique les a sauvés d’un quotidien qui les fait plus vomir que le trac sur scène !

Le groupe sera ensuite rattrapé par le système. Signature chez le label Rough Trade Records pour aider leur promotion, concert devant 18 000 personnes avec The Libertines, connus pour être un « autre groupe de guitares de merde ». Le documentaire se termine sur l’adoubement d’un certain Iggy Pop, autre anti-conformiste d’une industrie à laquelle il faut savoir se conformer, surtout si l’on veut faire entendre ses revendications. Tout une contradiction qu’il faut avaler si l’on veut atteindre les masses
Pour conclure.

Si vous êtes abonné.e Prime, n’hésitez donc pas (pour les autres, ça se loue sur Vimeo) ! Derrière la simplicité qui se dégage de ce duo et au-delà  de l’ascension ultra-fulgurante d’un groupe si improbable, se pose l’éternelle question de la création artistique. Questionner le bien fondé de son œuvre comme ils le font sur la pochette de leur dernier disque, « All that Glue ». Une pissotière en couverture qui rappelle les origines en pub du groupe anglais mais aussi l’œuvre de Duchamp. Artiste qui cherchait alors, à l’époque, un nouveau moyen d’expression loin des standards habituels de l’Art. Une œuvre qui ne pouvait être considérée comme une œuvre tant elle bouleversait les acquis d’un milieu institutionnalisé, tout comme le fait Sleaford dans celui de la musique. En tout cas, ça m’a donné envie de les voir en concert, preuve que ce documentaire vise juste.